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Jules Guesde, entre socialisme et catéchèse

jeudi 17 décembre 2009, par Jean-Pierre Combe

 Historiquement, le mouvement humain du socialisme prend sa source dans les progrès de la connaissance des civilisations lointaines accomplis à la suite des voyages des « grands découvreurs » des seizième et dix-septième siècles, et dans les Lumières philosophiques consécutives à ces progrès :

 ayant découvert les sociétés hâtivement batisées « sauvages », puis plus tard « primitives », les grands voyageurs avaient rapporté leur constat que les membres de ces civilisations vivaient selon des principes moraux qui valaient bien les nôtres : par ses diverses implications morales, ce constat avait perturbé notre société ; de longues discussions en sont résultées, qui ont abouti, en philosophie, à formuler l’idée que tous les êtres humains sont égaux en dignité, et dans le peuple, à poser la revendication du droit pour les plus humbles de vivre dignement sans avoir à courber l’échine ou à plier le genou devant quiconque.
 Confrontée à la misère et au système des inégalités de l’Ancien Régime, qui en était la cause, cette revendication s’est aiguisée pour devenir la revendication d’égalité en droits ; celle-ci, combinée à la revendication de manger à sa faim, a donné au peuple la dynamique de la Révolution de 1789-1794, qui a détruit le royaume de France ; au sein de cette revendication, Babeuf démontrait déjà la malfaisance de la propriété privée de la terre et formulait la revendication de faire cesser cette malfaisance en nationalisant la terre et en partageant l’usage (l’usufruit) entre les travailleurs paysans ; il faut noter qu’à l’époque de Babeuf, la propriété minière faisait partie de la propriété terrienne.
 Mais la fin sanglante mise par la bourgeoisie à la révolution par le coup d’Etat du 9 thermidor an deux de la République (27 juillet 1794) a fait barrage à la revendication populaire d’égalité en droits : celle-ci est donc restée une revendication dont l’histoire montrait et démontrait la légitimité, alors même que le coup d’Etat du 9 thermidor an deux de la République mettait en évidence que la bourgeoisie n’a jamais défendu que la propriété bourgeoise.
 Violemment réprimée en chaque circonstance, la revendication radicale d’égalité en droits de vivre dignement devint clandestine, persista : le peuple s’organisait pour survivre, créant d’abord les caisses de secours ; il prenait rapidement conscience que l’obstacle opposé à sa vie était la richesse bourgeoise et le pouvoir politique que la richesse donnait à la bourgeoisie ; briser la propriété bourgeoise, afin de mettre fin au pouvoir politique de la bourgeoisie et de libérer la marche de la révolution, pour enfin permettre au peuple de sortir de la misère, est rapidement devenu une nécessité évidemment vitale pour les travailleurs de France.
 En France, dès les lendemains de la Révolution de 1789-1794, en tous cas avant que les analyses de Marx et d’Engels soient écrites, la revendication populaire d’égalité en droits de vivre, de vivre dignement, mettait en cause, de manière révolutionnaire, la propriété bourgeoise. C’est pendant le temps où les ouvriers créaient les premières caisses de secours que Marx et Engels vont élaborer les premières démonstrations de ce que le mouvement bourgeois qui fait obstacle au droit des prolétaires de vivre dignement est précisément la propriété privée des capitaux et son effet quotidien, l’appropriation privative du profit.
 C’est aussi pendant ce même temps que l’on attribua à la revendication d’égalité en droits de vivre dignement une filiation avec l’œuvre de Rousseau, et qu’elle reçut le nom de « Socialisme » par référence au texte Du contrat social.
 Le socialisme était donc d’abord un mouvement de revendication économique et politique considéré sans ambiguïté par ses ennemis, les grands bourgeois, mais aussi par ses propres membres comme révolutionnaire ; comme tel, ce mouvement est à l’origine essentielle de la révolution de février 1848, fondatrice de notre « Deuxième République », fortement marquée par la revendication socialiste.
 Face à la Révolution de février 1848, la bourgeoisie appliqua une répression sanglante non seulement dans la capitale, lors des journées de juin, mais dans toute la France, allant jusqu’à recourir à de véritables génocides locaux afin d’éradiquer la revendication socialiste et la revendication républicaine, qui avaient la même essence populaire.
 Mais elle comprenait aussi qu’il lui fallait combattre le socialisme dans le champ des idées : deux courants d’idées, le paternalisme et le philanthropisme, achevèrent de se former parmi les chefs du capitalisme ; de leur côté, certains fonctionnaires de l’Etat bourgeois pensaient que le développement de l’Etat lui donnerait assez de force pour qu’il parvienne à imposer aux chefs d’industries de satisfaire la revendication populaire de vivre dignement : ils en concluaient que nul n’avait besoin de modifier quoi que ce soit au système capitaliste de la propriété privée des capitaux et de l’appropriation privée du profit ; connaissant parfaitement la réalité des rapports qu’entretenaient les chefs d’industrie capitaliste avec l’Etat bourgeois, paternalistes et philanthropes applaudissaient ces fonctionnaires sans réserve, mais avec beaucoup d’hypocrisie.
 La conjonction de ces trois courants dans le réformisme fut l’œuvre de l’empire de Napoléon trois et des premières décennies de la « troisième République ».
 En publiant, en juillet 1848, leur Manifeste du Parti communiste, Karl Marx et Friedrich Engels avaient posé les premiers principes qui font du socialisme un mouvement de la science sans lui retirer sa consistance de mouvement de femmes et d’hommes, et sans rien retirer à la revendication d’égalité en droits pour tous les humains qui est son principe essentiel le plus profond. Les idées exposées dans ce Manifeste ont commencé de se répandre, mais en France, elles furent longtemps sans être portées par le texte écrit : la première traduction en Français du Manifeste fut publiée à New York, à la toute fin du dix-neuvième siècle ; les idées du socialisme scientifique furent donc d’abord agitées dans les discussions des militants internationalistes, des ouvriers actifs à défendre leurs salaires et leurs droits, et c’est d’abord par le support de ces discussions et des revendications ouvrières qu’elles se répandent en France.
 Jules Guesde est né en 1845 dans une famille petite-bourgeoise ; il obtient son baccalauréat en 1863 et prend un emploi au service de la presse de la préfecture de Paris ; il a vingt cinq ans lorsque l’empereur Napoléon trois, vaincu à Sedan, se rend prisonnier au roi de Prusse ; Jules Guesde écrit alors des articles de presse républicains dans la région toulousaine et montpelliéraine ; au printemps suivant, il soutient la Commune de Paris de plusieurs articles qui lui valent d’être poursuivi devant les tribunaux : afin d’échapper à la condamnation, il s’exile dès le mois de juin.
 En Suisse, il sympathise avec l’anarchisme, mais en 1872, sa mauvaise santé le conduit à rejoindre rejoindre Milan ; là, il s’éloigne de l’anarchisme et se rapproche du socialisme milanais ; peut-être y prend-il contact avec l’Association internationale des Travailleurs (AIT, ou première Internationale) ; rentré en France en 1876, il a 31 ans ; à Paris, il fréquente le café Soufflot, dans le quartier latin ; il y rencontre Gabriel Deville, un étudiant en droit qui entretient des relations avec Karl Marx, et Karl Hirsch, un émigré allemand, lassalien devenu marxiste.
 Le mouvement populaire français de revendication ouvrière a subi, une nouvelle fois, une répression sanglante, qui a pris à Paris les caractères d’un génocide ; il est devenu clandestin. La bourgeoisie exploite son silence en habillant son Etat de frusques républicaines et en poussant les trois composantes du réformisme à usurper le nom de socialisme.
 Il faut faire face, et manifester que la répression n’a pas mis fin à la revendication populaire de socialisme ; en 1877, avec Paul Lafargue, il fonde un journal : l’Egalité ; une rencontre a lieu entre Jules Guesde et un éditeur socialiste de Bruxelles : à la suite de cette rencontre, Jules Guesde rédige un petit livre populaire pour rappeler ce qu’est le socialisme : c’est l’Essai de catéchisme socialiste.
 Notre connaissance de l’histoire du socialisme est à ce point rudimentaire que beaucoup vont voir là un paradoxe : quoi, Jules Guesde a fréquenté l’Internationale dirigée par Marx et Engels, et cela fait quatre décennies que ceux-ci ont posé les principes du socialisme scientifique, trente ans qu’ils ont publié le Manifeste qui donnait au socialisme le mouvement de la science, et Jules Guesde rédige un catéchisme ?
 Nous savons tous en effet que le catéchisme est un texte doctrinal, de propagande religieuse, dont la forme est étroitement conditionnée par l’objet de dispenser les dogmes de l’Eglise tout en exposant les mystères qui protègent ces dogmes de toute critique profane ; alors se pose une question : le Catéchisme du Socialiste de Jules Guesde, donne-t-il au socialisme toute sa valeur scientifique ? Pour répondre à cette question, lisons ce texte, en pensant que les militants du socialisme se trouvaient alors dans une véritable situation d’urgence, tout à la fois sous le coup d’une des plus violentes répressions policières et sous le déferlement de la propagande bourgeoise du réformisme, dans laquelle la bourgeoisie engageait l’Etat (pensons notamment à la mission confiée au docteur Emile Durkheim d’endoctriner de socialisme d’Etat les futurs enseignants de France) tout en achevant de l’affubler d’un déguisement républicain.
 Sous sa forme de catéchisme, le texte de Jules Guesde n’expose aucun mystère, et s’il énonce certaines définitions d’une manière abrupte, c’est sans les protéger de la critique. En fait, Guesde expose son raisonnement sans protéger de la critique ses définitons initiales : Jules Guesde permet que la discussion s’engage sur les prémisses qu’il pose, et c’est une grande différence avec les textes religieux de la catéchèse.
 Une deuxième différence importante est que le raisonnement exposé prend sa source et fonde tous ses arguments dans la conception guesdiste de l’Homme, qui est exposée en premier lieu. Chacun se rappellera que la catéchèse, au contraire, donne Dieu comme explication à tout ce qui est humain, et que Dieu est extérieur et antérieur à l’être humain : Guesde est matérialiste, son "Catéchisme" l’expose sans ambigüité ; le matérialisme est l’un des trois principes qui font du socialisme une science, lorsque les socialistes le font leur.
 S’agissant de l’institution sociale et de l’économie, de ce que Marx appelle la division du travail entre exploiteurs et exploités, Guesde fonde sur sa conception de l’être humain une réfutation totale de la propriété ; en conséquence de cette réfutation, il développe l’exigence que chaque homme participe de ses mains au travail, afin qu’au bout de sa vie, il ait produit ainsi au moins autant de biens qu’il en a consommés. Il adresse cette exigence aux membres de la bourgeoisie et à ses valets comme au prolétariat, en conséquence de l’abolition des droits de la propriété et de l’appropriation collective des ressources et des moyens de travail aujourd’hui sous propriété privée. C’est clairement une prise de parti radicale pour la classe ouvrière. Il la prolonge en développant sa conception des rapports de l’humanité à la planète : pour lui, l’humanité doit être usufruitière de la planète et des ressources qu’elle offre, et la société n’agit en légitimité que pour réguler l’usufruit : nul ne peut être propriétaire, ni individuellement, ni collectivement, pas même l’Humanité toute entière. Sur ce point, Jules Guesde rejoint Gracchus Babeuf, qui proposait le partage usager de la terre pour rendre la citoyenneté aux travailleurs. C’est là aussi une différence avec la catéchèse : l’Eglise catholique, apostolique et romaine a toujours « rendu à César ce qui est à César », et appliqué ce principe en défendant la légitimité de toutes les formes de propriété qui se sont succédées sur ses territoires, en les pratiquant elle-même, que ce soit la propriété esclavagiste, la propriété féodale et le servage, et plus récemment la propriété capitaliste : notons qu’elle a traversé la Révolution française en défendant la propriété aristocratique d’ancien régime, tout en acquérant des domaines selon le droit bourgeois, et que l’exploitation qu’elle faisait subir à ceux qu’elle salariait n’était jamais moins dure que celle imposée par les capitalistes les plus cyniques aux salariés de leurs entreprises. La différence, ici, manifeste la nature de classe ! Jules Guesde a fait sien un deuxième des trois principes scientifiques du socialisme, celui de prendre le parti ouvrier dans les luttes de classes ; il faut toutefois remarquer qu’il ne traite ici que du combat final de la lutte des classes.
 Reste la dialectique, qui est le troisième des principes dont la réunion fait du marxisme un mouvement scientifique de connaissance, le mouvement scientifique de la connaissance socialiste : la forme du catéchisme ne se prête pas au développement dialectique de l’exposition et de l’argumentation : elle permet dans une certaine mesure d’exprimer le mouvement de certaines choses, mais dans la limite que lui fixe la nécessité qu’elle impose au catéchiste de supposer fixes les idées et les faits initiaux de son développement. Cette limite laisse au mode de pensée métaphysique toute la place qu’il lui faut pour tirer de l’exposé une légitimité grâce à laquelle il ressurgira et s’imposera par la suite, en rendant obscur le mouvement des choses et des idées là où, au contraire, les militants du socialisme ont besoin de la clarté du jour.
 C’est sur ce point capital que le Catéchisme du Socialiste s’éloigne de la pensée de Marx, et la situation d’urgence dans laquelle se trouvait le socialisme français en 1878 n’est pas la seule cause de cet éloignement : il s’inscrira plus tard dans l’histoire du mouvement socialiste sous la forme de critiques sévères adressées par Marx aux guesdistes ; je dois formuler ici l’hypothèse que ce défaut de dialectique de la pensée de Guesde s’est perpétué jusqu’au vingtième siècle dans la pensée communiste française, sous la forme de vestiges actifs de l’esprit petit-bourgeois, vigoureusement combattus par la majorité marxiste du parti communiste jusqu’après la Libération de 1945, mais qui se sont développés ensuite, réussissant enfin à prendre le pouvoir sur le parti et à lui imposer sa mutation.
 Rédigeant ce Catéchisme du Socialiste, Jules Guesde s’est placé entre la catéchèse et le mouvement socialiste de connaissance scientifique initié par Marx et Engels. Ce n’est assurément pas un hasard, ni un effet de l’urgence : j’y vois plutôt l’effet de la culture nationale, produite pour l’essentiel par la Révolution française mais récupérée et conditionnée, c’est-à-dire cloisonnée et restreinte, par la bourgeoisie : Guesde n’a pas poussé l’étude du concept de science que Marx et Engels avaient avancé ; son interprétation du concept de science est restée celle mise en œuvre par les lycées français après qu’ils aient été recalés sur la tradition des collèges de jésuites par les soins de Napoléon Bonaparte ; cela explique bien des divergences que l’on peut observer entre Guesde et Marx ; mais cela explique aussi, beaucoup plus tard, la longue persistance minoritaire des vestiges de l’esprit petit-bourgeois dans le parti communiste français, puis la remontée et la victoire actuelle de cet esprit, que beaucoup de communistes dont je suis travaillent à rendre provisoire dans les plus brefs délais possibles.


 lire l’Essai de catéchisme socialiste
 lire la réponse de Jules Guesde à Jean Jaurès au sujet de la méthode politique du parti socialiste