Ami de l’égalité

Pour ouvrir le débat

mercredi 28 juillet 2021, par Jean-Pierre Combe

Un obstacle s’oppose à l’unité des communistes : c’est la divergence de leurs opinions qui éclate dès lors que vient en question l’histoire du communisme en Europe qui s’est déroulée au cours du deuxième tiers du vingtième siècle.
Le point le plus sensible de ces divergences, celui sur lequel l’accord des communistes semble radicalement impossible, est l’appréciation que nous croyons devoir porter sur la personnalité de Staline et sur son rôle historique.

La bourgeoisie, toujours au pouvoir dans notre pays, n’a pas manqué de remarquer cette sensibilité particulière, et d’ailleurs, elle ne manque pas de verser sur cette plaie de l’huile bouillante, je veux dire, de provoquer et d’agraver ces divergences par des torrents de propagande malveillante chaque fois qu’elle croit remarquer une reprise de l’activité des communistes. Ses provocations fonctionnent en polarisant toute discussion, et pas seulement celles des communistes, sur des jugements manichéens, appuyés sur des commandements moraux de nature religieuse, et qu’elle place elle-même hors de portée de la réflexion historique.

Il est important d’en prendre conscience : la bourgeoisie juge de son intérêt de jeter une ombre impénétrable sur quatre vingt ans de l’histoire du monde : depuis le milieu du vingtième siècle, elle prend son bénéfice sur toutes les polémiques développées hors du mouvement de la connaissance historique en faisant obstacle à ce mouvement, afin de l’arrêter et de l’aiguiller vers la lecture d’une fausse histoire, d’une histoire réécrite, d’une histoire dans laquelle les humains seraient les jouets impuissants de forces malfaisantes sauf lorsqu’ils consentent à obéïr aux lois du système capitaliste et aux ordres des plus gros propriétaires de capitaux de toutes natures, quels que soient ces ordres...!

Lorsque je devenais communiste, pendant l’année 1956, le parti communiste français m’enseignait que le mouvement de libération des travailleurs, au contraire, a besoin de connaître la vérité de sa propre histoire, l’histoire vraie de ses luttes locales, nationales et internationales : rien de ce que j’ai vécu depuis, ni l’affaire du fameux « rapport attribué à Khrouchtchev », ni l’assaut donné par les racistes (les nazi-fascistes) en octobre et novembre 1956 au siège du parti communiste, 44, rue Le Pelletier à Paris, et à l’immeuble de l’Humanité, boulevard Poissonnière, ni la révolution cubaine de 1959-60, ni la construction du « mur de Berlin », ni sa destruction, ni rien de ce qui s’est passé entre-temps, ni rien de ce qui s’est passé depuis, rien de tout cela ne m’a fait changer d’avis : nous communistes, nous avons besoin de connaître la vérité de notre propre histoire, et par conséquent, parce que notre histoire participe essentiellement de l’histoire des luttes par lesquelles les travailleurs de toutes catégories se libèrent et se libèreront en libérant les peuples de toute exploitation et de tout système d’inégalité, nous avons besoin d’avoir une connaissance véridique de l’histoire des peuples, de l’histoire des nations, de l’histoire de l’humanité.

En résumé, nous autres communistes avons le même besoin que tous les travailleurs de participer au mouvement scientifique de connaissance qui recherche la vérité en histoire.

L’histoire est donc un domaine dans lequel l’intérêt des communistes est contraire, antagonique à l’intérêt des classes exploiteuses, à l’intérêt de la bourgeoisie.

Ces raisons font que je juge bonne la décision du Conseil politique national du Pôle de Renaissance communiste en France d’ouvrir une discussion sur l’histoire de l’URSS, notamment celle de la période pendant laquelle Staline était secrétaire général du PCUS. J’attire l’attention de tous les camarades sur la précaution prise par le Comité Politique National d’insister sur un point : il ne s’agit en aucun cas de relancer une discussion religieuse pour ou contre Staline, mais de faire avancer notre connaissance de l’histoire de l’URSS, des rôles joués par les différences forces qui y coopéraient ou qui s’y affrontaient, du rôle qu’elle a joué dans le monde, et qui résultait de ces affrontements et de ces coopérations. En réalité, quelle que soit l’opinion bonne ou mauvaise qu’aient pu avoir de Staline ses contemporains, le problème qui nous est posé dépasse singulièrement le rôle qu’il a joué en personne.

Cela étant, nous ne nous lancerons pas dans une discussion de spécialistes de l’histoire ; c’est notre activité de militants engagés en politique qui nous confronte à une question que certains d’entre nous posent déjà depuis longtemps : l’exposition qui est faite de notre histoire est plus que douteuse, elle est fausse sur des points importants, et les contre-vérités qu’elle contient nous interdisent d’argumenter sur des sujets importants.

C’est donc en tant que militant communiste décidé à faire renaître un véritable parti communiste et sur la base de mes souvenirs, de ce dont je peux témoigner, que j’écris ici, afin d’ouvrir un débat de communistes qui ont besoin de connaître leur histoire et qui ont le droit de juger des exposés de spécialistes, ou prétendus tels, qui leur sont présentés, le droit de dénoncer ceux qui sont faux ou insuffisamment argumentés, car nous avons ces droits.

Et justement, dans cette matière, les spécialistes ou prétendus tels qui ont écrit depuis le milieu du vingtième siècle et que je connais ont rédigé des récits et des analyses douteux, alors que dans la même période, les communistes, comme intimidés par l’auréole des « spécialistes », n’osaient plus les mettre en doute.

Une critique qui peut amener à juger des travaux que font les spécialistes, à dénoncer les exposés faux, cette critique est d’importance et peut intimider ; mais pour la faire, même lorsque nous ne sommes pas des spécialistes (nous ne sommes pas tous en effet historiens diplômés), nous ne sommes pas démunis : nous disposons d’un ensemble de références certaines, établies et confirmées par les progrès des sciences depuis le dix-huitième siècle : je parle de la lutte des classes, découverte d’abord par l’économiste anglais Ricardo comme un concept global de l’économie, puis mise en œuvre avec succès par Marx et Engels pour étudier l’histoire des sociétés humaines, l’histoire des révolutions ; et je rappelle qu’en même temps, la vie sociale des Allemands, des Anglais, des Espagnols, des Français et d’autres peuples mettait en évidence les rapports réels qui unissent et opposent les classes sociales dans tous ces pays.

Pour chaque événement de la vie de ces peuples, de l’histoire de ces pays, il est en effet possible d’identifier les classes sociales, de décrire les rapports économiques qui les unissent et les opposent, de relater l’évolution de leurs rapports, et de mettre les structures de leurs gouvernements et les actions des ministres et chefs d’Etats, ainsi que celles des partis politiques, dans une relation avec les rapports établis entre les classes qui permet d’utiliser ces rapports et leur évolution pour comprendre l’action des gouvernements et de leurs membres.

Nous avons donc de quoi fonder notre critique, même si elle doit parfois consister en des textes brefs.

Je veux maintenant résumer à grands traits l’évolution des classes et de leurs rapports qui a eu lieu dans notre société depuis le début du vingtième siècle.

Les propriétaires des plus gros capitaux industriels et financiers entretenaient déjà avant 1914 d’étroits rapports d’affaires par-dessus les frontières, que l’on peut résumer comme des rapports de compétition pour la domination de l’économie : c’est ainsi qu’ils avaient commencé de former des trusts, pour lesquels les frontières n’étaient pas un obstacle : en vérité, pays par pays, les propriétaires des plus gros capitaux contrôlaient les états et utilisaient leurs services pour former et prélever des profits toujours plus gros ; on (re-)lira à ce sujet l’ouvrage L’impérialisme, stade suprême du capitalisme écrit par Lénine pour comprendre comment la guerre a pu éclater en 1914, et qu’il a publié en 1916.

Toutes les causes de la guerre de 1914 se trouvent dans les contradictions des rapports d’affaires et de domination par lesquels les capitalistes se disputent le contrôle des plus grandes masses de capitaux afin de prélever les plus grosses parts du profit possible : les capitalistes français voyaient la progression de leur empire africain limitée par la conquête de territoires de ce continent non encore colonisés que venaient d’entreprendre leurs pareils allemands : ils ont alors poussé l’état français à s’entendre avec le royaume de Grande Bretagne, à s’allier avec l’empire de Russie, avec le royaume de Serbie, afin de contraindre l’Allemagne, c’est-à-dire les capitalistes allemands, à renoncer à l’empire colonial : la guerre avait bien pour objet l’ambition capitaliste d’amasser les capitaux et de contrôler le profit produit par l’exploitation du travail des femmes et des hommes ; c’est pour régler ce différend entre eux que les capitalistes ont engagé les états qu’ils contrôlaient, d’abord dans la conquête coloniale, qui a toujours été guerrière, puis, en 1914, dans la guerre européenne totale. A ce sujet, on lira les travaux des historiens français publiés déjà entre les deux guerres mondiales du vingtième siècle.

Mais il ne faut pas croire que les capitalistes d’Allemagne, d’Angleterre, d’Autriche, de France, de Russie, puis des USA, aient mis toutes leurs ressources au service des états qu’ils avaient lancés dans la guerre : les capitalistes ne servent pas les états ! Ils s’en servent !

Il faut apprécier avec réalisme les conséquences de la victoire remportés sur les classes exploiteuses (féodale, aristocratique, bourgeoise) par les peuples de l’empire des tsars de Russie lors de la Révolution russe de 1917, de la guerre civile et de l’intervention impérialiste de l’Angleterre, de la France, du Japon et des Etats-unis d’Amérique qui ont suivi cette révolution. Cette victoire a certes fait disparaitre les plus archaïques des classes exploiteuses (féodaux, boyards et autres propriétaires fonciers), mais pas la bourgeoisie capitaliste : ses membres se sont repliés à l’étranger avec leur or, leurs pierreries et leurs autres capitaux transportables (leur finance) ; le soutien de classe qui leur fut offert par les bourgeoisies des pays où ils cherchaient refuge leur a permis de réparer le tissu de leurs relations d’affaires.

Ils se sont bien intégrés aux bourgeoisies capitalistes locales ; par leur dispersion dans les différents pays, ils contribuaient à renforcer les relations bourgeoises, les trusts qui se formaient par-dessus les frontières ; par leur présence et par leur activité, ces Russes blancs contribuaient aussi, dans tous les pays où ils se répandaient, notamment dans ceux dont les classes exploiteuses venaient d’être affaiblies par la Révolution d’octobre, tels l’Allemagne elle-même, la Bulgarie, la Hongrie, l’Italie, la Pologne, la Roumanie, la Yougoslavie, à renforcer la contre-révolution, notamment en lui donnant le caractère de vendetta antipopulaire massive et sanglante qu’elle y a pris dans ces années de l’après-guerre de 1918, et qui fut une source importante du fascisme et du nazisme ; mais surtout, ils ouvraient aux services spéciaux des principaux états capitalistes des filières variées pour leurs opérations d’inflitrations et d’interventions diverses (dont le sabotage) dans le pays des Soviets.

C’est donc une faute contre l’histoire que de croire que la Révolution bolchévique a aussitôt mis fin à la lutte des classes dans le pays des Soviets : elle a seulement changé son sens ; mais elle l’a fait de manière radicale.

Les relations d’affaires entre bourgeois, vitales pour le capitalisme, n’ont jamais cessé, et les développements scandaleux des crises de l’après-guerre de 1918 en Allemagne, en Autriche et en Italie s’expliquent fort bien si l’on veut bien se rappeler que les plus gros capitalistes de ces pays mettaient en œuvre dans leur politique deux ressources dont ils disposaient sans aucune difficulté : la part de leurs capitaux qu’ils avaient exportés dès avant la guerre dans les autres pays d’Europe, neutres ou alliés de l’un ou l’autre camp, et les relations d’affaires qu’ils entretenaient avec les capitalistes de tous les autres pays, et notamment avec ceux des Etats-unis d’Amérique : ce sont ces ressources qui ont permis aux capitalistes d’Allemagne d’exercer sur la République de Weimar le chantage massif, et nauséabond, qui a porté Adolf Hitler au pouvoir (rappelons que Monsieur John Ford, le propriétaire et grand patron des usines automobiles Ford, fut le premier au monde des grands capitalistes à apporter un soutien financier à Adolf Hitler, avant même que les propriétaires des usines Thyssen, Krupp, BASF et quelques autres se réunissent et délibèrent de faire de même ; rappelons aussi que le portrait en pied de ce tyran était le principal ornement du bureau de John Ford).

Ni les grands capitalistes de Grande Bretagne, ni ceux de notre pays n’ont jamais été absents de ces jeux d’intérêts capitalistes de l’entre-deux guerres ; il faut lire à ce sujet les ouvrages d’Annie Lacroix-Riz, notamment Le choix de la défaite, les élites françaises dans les années 1930, et De Munich à Vichy, l’assassinat de la troisième République 1938-1940 ; l’engagement des capitalistes français dans ces jeux s’est manifesté par la formation des ligues factieuses, de la Cagoule, de la Synarchie, par la signature avec Hitler et Mussolini des accords de Munich livrant la Tchécoslovaquie à l’empire nazi, par la trahison pétainiste, la formation de la Milice française contre les Résistants, la formation de la Légion des Volontaires français contre le bolchévismeLVF, engagée aux côtés des troupes nazies sur le front de l’Est ), la formation en France d’unités de SS sur la base des « identités régionales », et surtout par la collaboration avec l’empire nazi des plus importants industriels français de la sidérurgie, de l’automobile et d’autres industries ( il faut dire que parmi ceux-ci, l’honneur de la grande industrie française fut sauvée par l’industriel de l’aviation Marcel Dassault, qui était juif ).

La seconde guerre mondiale du vingtième siècle n’a pas fait éclater le front que les capitalistes avaient commencé de constituer entre les deux guerres contre la révolution socialiste : tant la guerre faite à l’Espagne républicaine par l’Allemagne hitlérienne et par l’Italie mussolinienne que la signature par les gouvernements racistes allemand, italien et japonais du pacte antikomintern (pacte contre l’Internationale communiste) avaient été approuvées sans réserve par les propriétaires des plus gros capitaux de tous les pays dominants, ceux-ci furent bien longs à renoncer à leur espoir que les états racistes, conduits par Hitler et par Mussolini et auxquels le régent de Hongrie Horthy et d’autres régimes d’Europe centrale s’alliaient naturellement, se lanceraient tout de suite contre l’Union soviétique : cette éventualité leur aurait permis de se couvrir du masque de l’hypocrisie pour soutenir l’offensive antisoviétique du racisme : Hitler, connaissant sans doute mieux qu’eux l’Union soviétique, préféra s’assurer une puissance industrielle et un armement suffisants pour l’affronter, et commença par mettre la main sur la totalité des industries d’Europe centrale et occidentale.

Cela modifia pour quelques temps la marche au regroupement mondial des partenaires du système capitaliste, mais cela ne l’arrêta pas : en témoigne le fait que le tribunal de Nuremberg, sensible aux pressions des Anglo-américains, s’est refusé à condamner les partenaires industriels qui avaient financé le parti NSDAP, le parti nazi.

La modification du dispositif capitaliste mondial vint après la fin de la guerre, de ce que les pays d’Europe centrale et balkanique entreprirent la révolution socialiste, dans des conditions d’ailleurs très diverses et que la propagande bourgeoise s’efforce aujourd’hui de nous faire oublier : le peuple de Tchécoslovaquie n’avait pas oublié le lâchage signé par la France et par l’Angleterre à Munich, dont il avait été victime ; le peuple bulgare, bien informé et inspiré par le Parti communiste dont Dimitrov était le secrétaire général, s’était massivement insurgé au moment où l’armée soviétique entrait en Bulgarie, épargnant à celle-ci de combattre dans son pays ; l’armée soviétique dut combattre en Roumanie, et surtout en Hongrie, pour détruire les forces armées alliées aux armées nazies (en Hongrie notamment, les croix fléchées étaient une formation SS, jusqu’au bout fidèle à Hitler) ; lorsque l’armée soviétique combattit en Pologne, elle essuya des pertes plus lourdes que celles subies en Biélorussie et en Ukraine soviétique, parce qu’elle n’était plus renseignée par la population,...

Il résulta de tout cela après la guerre, qu’à la suite de ces révolutions socialistes diverses, réellement diverses, les bourgeoisies yougoslave, bulgare, roumaine, hongroise, tchécoslovaque, polonaise vinrent renforcer de leurs capitaux et de leur haine les trusts européens formés par les bourgeoisies française, allemande, anglaise, scandinaves, russe, états-unienne,... et auxquels ils avaient commencé de participer dès avant la guerre.

C’est réellement le fonctionnement des trusts qui a permis cela, et c’est encore lui qui a permis aux plus criminels des industriels, ceux de France ne font pas exception, de mettre leurs capitaux à l’abri, de réapparaître au retour de la paix, au grand jour et mieux intégrés que jamais dans le système du plus grand capital, et de renouveler les voies de leur mainmise sur le monde : c’est ainsi que le système capitaliste, réaffirmant son avidité mondiale, a produit l’OTAN, l’OTASE, leurs service spéciaux et leurs armées secrètes, le chantier de l’empire européen, aujourd’hui presque abouti dans l’Union européenne et intégré dans les premières structures de l’empire capitaliste mondial que sont FMI, groupe des principaux états de la planète, etc ...

La destruction de la République des Soviets et du socialisme à l’est de l’Europe était dès 1918 l’objectif politique prioritaire de Hitler lorsqu’il a fondé le complot dont devait sortir le parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP) ; c’est pour cet objectif qu’il a été subventionné par le trust états-unien Ford, puis par les trusts allemands Thyssen, Krupp, BASF et autres : c’est aujourd’hui l’œuvre réalisée par l’entente des propriétaires des plus gros capitaux du monde au moyen des états dont ils se servent, dont le plus important est celui des Etats-unis d’Amérique.

Telle est l’évolution de la classe bourgeoise (capitaliste) qui a eu lieu en Europe et dans le monde pendant le vingtième siècle et jusqu’à aujourd’hui : pour comprendre l’histoire du mouvement populaire de revendication et en particulier l’histoire du communisme, il est nécessaire de l’étudier en face de cette évolution et en relation avec elle, quitte à la préciser, éventuellement jusqu’à produire aussi une histoire mondiale de la bourgeoisie. Tel est le besoin de vérité qu’éprouvent les citoyens dans l’exercice de leurs fonctions de citoyens : c’est notre besoin de vérité !

Les premières des divergences observables qui divisent aujourd’hui les communistes ont été celles de nos réactions à la campagne de propagande bourgeoise qui a suivi le vingtième congrès du PCUS, tenu en février 1956 : un premier ensemble de problèmes est de rendre compte de cette campagne.

Très peu de temps après sa clôture, (trop peu de temps !?), les journaux bourgeois, repris par les radios, se mirent à rapporter des rumeurs qui mentionnaient un rapport secret présenté au congrès par le secrétaire général Nikita Krouchtchev lors d’une séance tenue à huis clos ; en même temps, les membres de la direction du PCF étaient harcelés de questions sur ce rapport.

Rien n’avait encore été rendu public : ces questions alimentaient des commentaires irrationnels supposés expliquer... expliquer quoi ? Dans ce premier moment de la campagne, il s’agissait de mouiller par avance la direction du parti et le parti communiste français lui-même, autant que faire se pouvait, dans ce qui allait bientôt suivre, mais que nous, bien évidemment, ignorions encore : le contenu de la campagne était fait de rumeurs que l’on faisait circuler en l’absence de faits susceptibles de les fonder ; son objectif était de mobiliser l’irrationnel des foules ; ce n’était pas de l’information, c’était une campagne de publicité destinée à promouvoir ce que les états-majors du capitalisme, qui étaient, eux, exactement informés, avaient déjà planifié.

Et de fait, la suite n’a pas tardé : ce fut la publication à Londres d’une traduction de ce rapport en Anglais, et la fantastique pression exercée par la presse bourgeoise pour obtenir des membres de notre Bureau politique une déclaration qui alimenterait sa campagne : sans hésiter si peu que ce soit, les journaux bourgeois tournèrent leurs projecteurs sur les passages du rapport consacrés à la critique du gouvernement de Staline, en maintenant tout le reste dans l’ombre ; ils obéïssaient à un principe surprenant, un principe contraire à tout ce que nous avions toujours lu dans leurs colonnes : « le secrétaire général du PCUS avait dit la vérité, et son rapport ne faisait aucun doute ! »

Je ne sais pas si les circonstances dans lesquelles ce « rapport secret » est parvenu à la connaissance de ceux qui l’ont publié à l’ouest de l’Europe ont été éclaicies : ce point de l’histoire est bien plus qu’une anecdote. Quoi qu’il en soit, nous étions en droit d’espérer que désormais, la presse allait accomplir son devoir, qui est d’aller chercher l’information et de la diffuser : il n’en fut rien ! La campagne de la bourgeoisie sur le « rapport K » est restée une campagne publicitaire conduite avec les moyens de la publicité.

Il est important de le constater, tant est grande et importante la différence qui sépare la publicité de l’information : l’information est ce qui est nécessaire à la femme et à l’homme pour prendre eux-mêmes les meilleures décisions possibles, alors que la publicité est ce que diffuse une maison de commerce pour obtenir que ceux à qui elle s’adresse achètent son ou ses produits, même si ces produits ne leur sont d’aucun intérêt.

Par conséquent, celui qui diffuse l’information doit s’adresser au lecteur de manière à mobiliser sa raison et à mettre en œuvre son sens critique afin qu’il apprécie pleinement l’information proposée, alors que celui qui diffuse de la publicité doit au contraire contourner la raison de ses destinataires, l’endormir si c’est nécessaire, et mobiliser à son service toutes les composantes irrationnelles de leur personnalité.

Ce fut alors une énorme campagne de publicité, et nous constatons aujourd’hui qu’elle a atteint ses buts : le fait est que les deux « rapports K », celui, « secret », présenté au vingtième congrès du PCUS et celui présenté à son vingt deuxième congrès, sont à très peu près les deux seules sources de toutes les représentations publiquement accessibles de ce qu’était l’URSS lorsque Staline était le secrétaire général du PCUS : de plus, aucun des historiens ou prétendus historiens dont je connais les livres n’ose traiter ces rapports de la manière dont un historien doit traiter tout document historique : le critiquer pour faire la lumière sur la part de vérité qu’il contient – donc accepter qu’il puisse contenir une part de contre-vérité !

Un deuxième ensemble de problèmes est posé par l’attitude qui fut celle de la direction du PCF. Jacques Duclos, dans ses mémoires, expose comment la direction du parti communiste français a eu connaissance du « rapport secret ». Une délégation du Bureau politique avait été invitée à suivre les travaux du vingtième congrès du PCUS : elle était composée de Maurice Thorez, Georges Cogniot et Pierre Doize. Lorsque le congrès a décidé le huis clos, nos trois camarades ont été conduits dans une petite salle où ils étaient seuls avec leur interprète ; là, l’interprète leur a fait une traduction purement orale du rapport, et comme on le leur avait demandé, ils n’ont pas pris de notes.

C’est donc de mémoire, et seulement de mémoire, que nos délégués ont rapporté le contenu du « rapport secret » au Bureau politique du PCF, et c’est sur la base de ce rapport oral que le bureau politique a discuté. De la synthèse de sa discussion, que je ne connais que par les mémoires de Jacques Duclos, je retiens d’une part le jugement que le « rapport secret » contient « des exagérations et des invraisemblances », et d’autre part, la prise en compte de ce que le secret avait été décidé par le PCUS, et que par conséquent, il n’appartenait pas au parti communiste français de le rompre. C’était la décision de faire silence sur ce « rapport secret ». Lorsqu’une traduction en Anglais fut publiée, ce silence s’est prolongé en une attitude de doute, consistant à parler d’un « rapport attribué à Khrouchtchev (par la presse bourgeoise) » et à ne pas le commenter en l’absence de preuves publiques de son origine réelle. Il est sans doute vrai qu’une autre décision du parti communiste français aurait été meilleure, mais notre sujet n’est pas d’en discuter : nous avons besoin de bien connaître les faits tels qu’ils se sont déroulés afin de bien comprendre comment la situation politique actuelle s’est formée : ce besoin exclut toute spéculation qui nous ferait diverger vers l’irréel  : n’oublions pas un proverbe ici particulièrement précieux : avec des « si », on mettrait Paris en bouteille ; camarades, chacun peut remplacer Paris, dans ce proverbe, par telle ville du monde qui lui plaira ; l’important est ici que nous n’oubliions pas de rester assez réalistes pour ne pas faire de romans ; discuter de ce qu’il aurait fallu faire ne peut que nous détourner de la compréhension de la situation actuelle.

Une décision du PCUS était connue sans aucun doute possible pour avoir été annoncée et prise en public : c’est la décision d’éliminer les séquelles du « culte de la personnalité de Staline ». La direction du parti communiste français en a pris acte ; puis de nombreux communistes ont entrepris de ramener notre attention sur les problèmes politiques posés à la classe travailleuse de notre pays par l’exploitation capitaliste qui continuait de plus belle, par la politique impérialiste des USA, qui maintenait en France d’importantes bases militaires, par l’impérialisme de la bourgeoisie française, qui n’en finissait pas de faire la guerre aux peuples des colonies : mais ces efforts étaient contrecarrés chaque jour par une monstrueuse propagande bourgeoise, toujours aussi publicitaire, donc irrationnelle, dont l’axe essentiel était « le stalinisme » et « la déstalinisation ».

C’était une des conditions de notre vie : cette propagande obsédante par laquelle la bourgeoisie tentait de nous faire un devoir de résoudre les problèmes politiques des pays de l’est européen, URSS et autres, à la place des peuples de ces pays et dans un sens que la bourgeoisie nous « indiquait » de façon impérative, et qu’elle baptisait « la démocratie » par usurpation du mot, plutôt que de nous occuper des problèmes politiques posés au peuple français.

On le voit bien : la bourgeoisie a vu dans la mort de Staline un signal l’informant qu’elle pouvait utiliser les évènements de l’est de l’Europe, ceux des pays qui se gouvernaient dans le sens du socialisme : elle compléta alors sa propagande, sans renoncer à sa vieille scie du « parti de l’étranger », elle y ajouta désormais une ritournelle visant à détourner des problèmes politiques du mouvement populaire français de revendication, le plus durablement possible, l’attention des militants communistes de notre pays, afin de stériliser leur action.

En vérité, les évènements politiques d’au-delà du « rideau de fer » et ceux qui se déroulaient à l’ouest n’étaient pas indépendants : ils étaient produits par la contradiction essentielle d’une unité dialectique du mouvement des sociétés, constituée sur le plan du continent européen, et qui progressait aussi sur le plan mondial : son mouvement dominant ne résultait pas de l’action des partis communistes : ils n’entretenaient pas entre eux de relations susceptibles de leur donner l’influence nécessaire (entre autres choses, cela infirme la calomnie omniprésente dans la propagande bourgeoise selon laquelle le PCF et les autres partis occidentaux étaient soumis au PCUS comme un vassal à son suzerain), et d’ailleurs, il n’existe nulle trace, dans l’histoire des sociétés européennes, d’une quelconque domination d’un parti communiste sur la société dans laquelle il s’était constitué.

Dans cette unité dialectique de mouvement, le mouvement dominant, et dominant sans cesse depuis la fin de la guerre de 1939-1945, est celui par lequel les bourgeoisies capitalistes d’Europe se fédèrent sous la direction de celle des Etats-unis d’Amérique et produisent une politique faite des activités souvent inavouables de l’OTAN, des politiques des Etats bourgeois, des activités de leurs diplomaties, de leurs services spéciaux et de leurs forces armées ainsi que de la propagande diffusée par la presse bourgeoise dans tous les pays concernés : ce mouvement dominant est l’organisation supranationale de la domination de classe de la bourgeoisie. Beaucoup de communistes dont je suis ont cru trop longtemps que la domination de la bourgeoisie n’était plus le terme dominant de la lutte des classes, au niveau européen ; mon opinion est que nous avons eu tort : au sein de l’unité dialectique que constituent les évènements politiques européens qui se déroulent de part et d’autre du « rideau de fer », le mouvement d’organisation supranationale de la bourgeoisie a toujours conditionné tous les aspects des partis communistes nationaux, tous les moments du mouvement communiste international, comme le terme dominant d’une unité dialectique conditionne le terme dominé ; il l’a toujours fait même si, à certains moments, la bourgeoisie a dû atténuer son cynisme et paraître céder devant le socialisme ; c’est ce que je pense aujourd’hui.

L’organisation supranationale de la domination de classe de la bourgeoisie n’est autre chose que la lutte de classe que mènent les bourgeoisies d’Europe au niveau européen, et pour laquelle elles ont commencé de s’intégrer en une bourgeoisie européenne.

Il en résulte que tout effort des communistes pour comprendre leur propre histoire récente doit placer dans ce cadre les évènements dans lesquels les communistes sont intervenus

En particulier, nous devons toujours placer les effets qu’a pu avoir le vingt deuxième congrès du PCUS sur le parti communiste français dans le cadre de l’évolution des rapports de classe entre la bourgeoisie qui fédère sa domination sur le plan européen et les partis communistes et ouvriers qui font face comme ils peuvent dans une situation dont ils ne sont pas les maîtres, ceux de l’est européen étant placés dans des conditions qui n’ont encore aucun précédent : procéder autrement serait nous condamner à ne rien comprendre.

La dialectique nous permet en effet de penser, donc de rechercher avec de bonnes chances de les trouver sans nous tromper, des relations entre les composantes du mouvement dominant et des composantes du mouvement dominé : par exemples, des relations, d’ailleurs elles-mêmes contradictoires, existent entre la bourgeoisie exploiteuse à l’ouest et des processus qui font obstacle, ou qui combattent le socialisme à l’est ; et si nous ignorons en général ces relations, les bourgeoisies, elles, ne les ont jamais ignorées ! En fait, c’est l’histoire de la lutte des classes en URSS et dans les autres pays socialistes dont nous avons besoin de commencer l’étude : et j’insiste : l’étude scientifique !

L’ennemi de classe nous a tendu un piège : en s’attachant à faire oublier la lutte des classes, il espère nous faire endosser la responsabilité d’actes et d’évènements qu’il a lui-même planifiés et causés. Et il s’est trouvé des membres de notre parti pour nous y faire tomber et nous y maintenir.

Nous devons voir le piège, le mettre en lumière et le dénoncer ! Le communisme n’est pas criminel  ! Le capitalisme, par contre, n’a jamais reculé devant l’éventualité de commettre les plus grands crimes, et a toujours cherché à rejeter la faute, la culpabilité, sur ses victimes : cela ne date pas de 1917 : nous en avons, en France, de nombreux exemples, de la fusillade du Champ de Mars à la guerre impérialiste de 1914-1918, en passant par les journées de juin 1848, par l’écrasement de la Commune de Paris, par les crimes de la conquête coloniale, et la liste est loin d’être close...!
L’étude scientifique des luttes de classes en URSS et dans les autres pays socialistes nous permettra de montrer qui, des défenseurs du socialisme ou des agents du capitalisme, est réellement responsable des crimes qui y ont été commis : en disant cela, je ne réhabilite personne, car certains de ceux qui ont été manipulés par l’ennemi de classe auraient dû résister à la manipulation !...

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