Accueil > Les Amis de l’Égalité > Pour l’école de l’égalité > Les principes du plan Langevin-Wallon
Culture et Humanités
Les principes du plan Langevin-Wallon
exposés le 30 mai 2 026 à Saint-Martin-la-Méanne (Corrèze) par Jean-Pierre Combe
lundi 1er juin 2026
C’est en effet en exécution de l’arrêté du 21 janvier 1 944 du Comité français de Libération nationale portant création d’une Commission de la réforme de l’Enseignement, que son commissaire à l’Education nationale René Capitant, devenu ministre par le fait de la transformation, le 20 août 1 944, de ce Comité en Gouvernement de la République française, arrête le 8 novembre 1 944 la création et la composition d’une Commission d’études sur la réforme de l’Enseignement ; son président est Paul Langevin, physicien et pédagogue, dont les recherches portent sur le magnétisme, le mouvement brownien, la propagation des ondes et qui a introduit en France la théorie de la Relativité d’Einstein ; ses deux vice-présidents sont Henri Piéron, psychologue, fondateur en France de la psychologie scientifique, dont d’importants travaux portent sur l’étude du déroulement des évaluations en pédagogie, et membre du Groupe français d’Education nouvelle (GFEN), ainsi que Henri Wallon, psychologue, médecin, qui a beaucoup étudié la psychologie de l’enfant.
En sa qualité de président, Paul Langevin introduit le 4 décembre 1 944 les travaux de cette commission ; après sa mort, survenue le 16 décembre 1 946, le vice-président Henri Wallon lui succède.
Fin mai 1 947, les partis majoritaires dans l’Assemblée nationale, avides de bénéficier du plan Marshall, cèdent aux pressions états-uniennes et renversent le dernier gouvernement de la Libération pour former un gouvernement sans ministres communistes : un gouvernement dit de troisième force est alors formé.
Pendant ce temps, les travaux de la commission d’études sur la réforme de l’Enseignement s’achèvent par l’adoption de son rapport à l’unanimité de la commission, et le président Henri Wallon le dépose le 19 juin 1 947 dans les mains de Marcel Naegelen, le nouveau ministre de l’Education nationale.
La publication ministérielle L’Education Nationale du 3 juillet 1 947 commente ainsi l’annonce que la Commission de réforme de l’Enseignement publie son rapport :
Le Ministre a remercié le Président et la Commission de leur dévouement. Il a fait connaître à la Commission que le projet suscite à l’étranger un courant d’intérêt très marqué... Il est donc indispensable que le projet soit largement diffusé dans le monde quand bien même il ne devrait pas recevoir une application immédiate en France. La Nation française se doit de répandre généreusement ses conceptions nouvelles...
L’annonce contenue dans ce commentaire que ce projet a toutes chances de ne pas trouver d’application immédiate en France marque fortement le revirement de l’orientation de ce gouvernement par rapport au précédent : pour faire passer la pilule, le nouveau ministre donne un avis favorable à une large diffusion mondiale du projet Langevin-Wallon. Hypocrisie des gouvernements « de troisième force » !
Introduisant les travaux de la commission, Paul Langevin argumente la détermination des objectifs qu’elle va fixer pour conduire ses travaux, en développant devant elle les rapports qui relient les humanités à la culture ; dans notre langue, l’usage alors courant du pluriel du mot humanité désignait les études de langue française, des langues anciennes latine et grecques, de philosophie, d’histoire, que les écoliers pouvaient commencer dans les deux classes du baccalauréat et poursuivre dans les facultés de lettre des universités.
Analyse sommaire du Plan Langevin-Wallon
Introduction :
Pendant l’entre-deux guerres, l’enseignement français était réputé dans le monde entier pour sa haute qualité et sa valeur culrurelle.
Notamment, l’enseignement primaire se proposait de donner à tout homme, aussi humble que soit son origine, le minimum de connaissances indispensables à tout citoyen conscient pour enrichir son esprit et élargir son horizon.
Cela étant, réorganiser notre enseignement devenait dès avant la deuxième guerre mondiale évidemment nécessaire, et dans cet après-guerre, il est nécessaire et urgent de le réformer complètement pour qu’il assume son rôle dans une démocratie moderne : il faut
procéder à une réorganisation générale pour remplacer sa construction disparate par un ensemble clairement ordonné et susceptible de satisfaire tous les besoins ;
- adapter sa structure à la structure sociale, la bourgeoisie à elle seule ne suffisant plus à tenir les postes de direction et de responsabilité ;
- mettre l’école à tous les degrés en contact avec la réalité de la vie, donner à tous les élèves une formation civique, sociale et humaine ;
- fonder sur les sciences de l’éducation la pédagogie nouvelle qui inspirera les pratiques de l’enseignement ;
- reconnaître dans l’élève le futur citoyen : lui apporter l’explication objective et scientifique des faits économiques et sociaux, cultiver méthodiquement son esprit critique, lui apprendre activement l’énergie, la liberté et la responsabilité.
Principes généraux
:
Ces principes sont peu nombreux ; les mesures de réorganisation en seront l’application.
Principe de justice dans l’égalité et dans la diversité : Tous les enfants, quelles que soient leurs origines familiales, sociales, ethniques, ont un droit égal au développement maximal que leur personnalité comporte ;
par conséquent, l’école doit offrir à tous d’égales possibilités de développement, l’accès à la culture, et se démocratiser par une élévation continue du niveau culturel de la nation ; la diversification des fonctions sera commandée par la capacité de chacun à remplir la fonction.
La démocratisation de l’enseignement est conforme à la justice et assure une meilleure distribution des tâches sociales : elle sert l’intérêt collectif en même temps que le bonheur individuel.
L’enseignement rompra avec l’entretien du préjugé antique d’une hiérarchie entre les tâches et entre les travailleurs. L’équité exige la reconnaissance de l’égale dignité de toutes les tâches sociales et de la haute valeur matérielle et morale des activités manuelles, de l’intelligence pratique, de la valeur technique : le progrès et la vie de la démocratie véritable sont subordonnés à l’exacte utilisation des compétences.
Les jeunes ont droit à un développement complet : cela implique la réalisation des conditions hygiéniques et éducatives les plus favorables ; en particulier, l’effectif des classes ne devra jamais dépasser vingt-cinq élèves.
L’orientation scolaire, puis l’orientation professionnelle servent à la mise en valeur des aptitudes individuelles en vue d’une utilisation plus exacte des compétences ; elles aboutiront à un classement des travailleurs fondé à la fois sur les aptitudes individuelles et les besoins sociaux.
La culture générale représente ce qui rapproche et unit les hommes, alors que la profession représente trop souvent ce qui les sépare.
Par conséquent, une culture générale solide servira de base à la spécialisation professionnelle et se poursuivra pendant l’apprentissage de telle sorte que la formation de l’homme ne soit ni entravée ni limitée par celle du technicien.
L’organisation nouvelle de l’enseignement permettra le perfectionnement continu du citoyen et du travailleur.
L’école doit être le point de rencontre, l’élément de cohésion qui assure la continuité du passé et de l’avenir.
Conséquences de ces principes
Première conséquence
Reconstruction complète de notre enseignement selon un plan plus simple et plus cohérent dont la structure réponde au principe de justice fondamental dans une démocratie.
La logique et l’équité exigent que ses divers échelons répondent non pas à des catégories sociales, mais à des niveaux de développement, puis à des spécialisations d’aptitudes des élèves.
Par conséquent, la nouvelle structure de l’enseignement présentera des degrés progressifs correspondant à des niveaux de développement successifs auxquels tous les enfants accèderont.
Le premier degré obligatoire pour tous les enfants de 6 à 18 ans comprendra trois cycles successifs :
- Le premier cycle (de trois à onze ans (l’obligation scolaire courant à partir de six ans)) ; les enfants y acquerront les techniques de base leur permettant de comprendre et de se faire comprendre, y prendront la connaissance du milieu physique et humain qui leur permettra de se situer dans l’espace et dans le temps ; à la fin de ce cycle, tous les enfants entreront obligatoirement dans les établissements du second, puis dans ceux du troisième cycle, lequel s’achèvera à dix-huit ans : l’obligation scolaire est donc prolongée jusqu’à cet âge.
- Le deuxième cycle (de onze à quinze ans) est une période d’orientation : il comporte le complément indispensable de culture générale et l’observation méthodique des enfants.
- Le troisième cycle (de quinze à dix-huit ans) est une période de détermination : la formation de chaque élève fera de lui un citoyen et un travailleur ; ceux qui seront reconnus aptes à recevoir l’enseignement supérieur recevront une formation théorique adaptée ; les autres, la continuation de leur culture générale en rapport avec une culture spécialisée orientée vers la profession ; les élèves désignés par leurs aptitudes pour exercer un métier seront reconnus aptes à entrer dans la vie professionnelle ; il faut donc que l’enseignement du troisième cycle offre des combinaisons d’études adaptées aux différentes catégories d’esprits.
Le deuxième degré (après la fin de l’obligation scolaire, donc au-delà de dix-huit ans) sera ouvert à tous ceux qui se seront avérés capables d’en profiter. Elargi et diversifié, il offrira une progression vers des spécialisations de plus en plus définies dans toutes les catégories d’aptitudes et d’activités, assurant les études techniques comme littéraires, scientifiques et artistiques.
Il assurera la formation des maîtres à tous les degrés.
Des instituts hautement spécialisés accueilleront ensuite les chercheurs.
Deuxièmement
Les mesures indispensables de justice sociale :
- gratuité des enseignements du premier et du second degré : concernera les frais d’étude, mais aussi les conditions et moyens de vie des étudiants et l’établissement d’un régime réaliste d’attribution des bourses assurant un présalaire aux écoliers en fin d’obligation scolaire et un salaire étudiant aux étudiants du second degré ;
- dignité, situation matérielle et morale des maîtres en leur assurant leur rémunération et les conditions de leur perfectionnement.
Conséquences financières
Résultent de la nécessité
- de reconstruire et renouveler les locaux et les matériels endommagés par la guerre et atteints de vétusté,
- d’aménager les cadres,
- de financer les mesures de justice sociale,
- d’accroître le nombre des maîtres à tous les degrés.
Conclusion
Entreprendre cette réforme est d’autant plus urgent que sa réalisation totale demande du temps et donc, sera progressive ;
Il est donc urgent de porter le budget de l’Education nationale au niveau correspondant à l’ambition de ces réformes (en 1 946, sa part dans le budget national n’était que de 7 %, ce qui est peu si on la compare à l’Angleterre - 20 %, aux Etats-Unis d’Amérique - 21 %, à la Russie – 25%)
Tels sont les principes placés par la Commission d’études sur la réforme de l’Enseignement zu fondement de son projet. Alors, il faut poser la question : en cette fin du premier quart du vingt-et-unième siècle, où en sommes-nous ?
Est-il utopique de prétendre à un enseignement tel que le définit le « projet Langevin-Wallon » c’est-à-dire :
- qui soit d’un seul niveau (dont la culture générale soit commune à tous les élèves), dont les sections communiquent facilement entre elles et aboutissent toutes à une fin d’études au même âge ?
- et qui comporte, après un véritable « tronc commun », trois sections rigoureusement parallèles, l’une pratique, la deuxième professionnelle, et la troisième théorique unifiée, d’égale dignité, leur diversité n’impliquant ni démembrement ni division ?
Et qui comporte tout un ensemble de mesures de justice sociale dont l’absence serait la négation de toute réforme ?
Jusque dans les années 1 980, les syndicats progressistes de l’enseignement revendiquent la mise en œuvre du plan Langevin-Wallon, autant sur le plan des structures que sur celui des contenus enseignés.
Est-il absurde d’expliquer objectivement et scientifiquement aux élèves les faits économiques et sociaux ? De cultiver méthodiquement leur esprit critique ? De donner à l’enfant le goût de la vérité, l’objectivité du jugement, l’esprit de libre examen et le sens critique ?
Toutes les évolutions de notre enseignement depuis 1 947 ont été contraires aux principes et aux contenus définis par le projet Langevin-Wallon, soit que nos gouvernements aient voulu et cultivé leur oubli, soit même qu’ils aient mensongèrement prétendu entreprendre sa mise en application.
Je pense que la mise en œuvre du projet Langevin-Wallon reste aujourd’hui une revendication des plus pertinentes pour tous les membres de notre peuple. Qu’en pensez-vous ?