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L’économie politique de la Nation pacifiste

12 avril 2 026

mercredi 3 juin 2026, par Jean-Pierre Combe

Dans la septième décennie du vingtième siècle, nos gouvernants expliquaient doctement que nous devions participer pleinement, comme vendeurs et comme clients, au marché capitaliste des armes et équipements de guerre, seul capable de nous garantir la meilleure qualité pour renouveler l’armement de notre armée : déjà, les pétrodollars coulaient à milliards sur ce marché.
C’est alors que notre gouvernement a commencé d’organiser à Satory, qui est aujourd’hui un quartier de Versailles, un salon de l’armement, plus tard transféré faute de place sur les terrains de l’aéroport de Roissy : ce salon est en effet une véritable foire aux armes et équipements militaires de toutes sortes à laquelle se pressent bientôt tout ce que le monde capitaliste peut compter de marchands de canons, de traficants et de clients pour cette marchandise : un marché capitaliste, vous dis-je ! A quelle économie ce marché participe-t-il ?

Au dix-septième siècle en Grande-Bretagne, la révolution démocratique d’Olivier Cromwell confère en 1 650 aux membres du peuple le droit d’échanger librement leurs marchandises sur les marchés : les sujets britanniques exercent désormais leur part de souveraineté politique en faisant circuler marchandises et monnaie ; ainsi, l’économie devient politique ; Ricardo se met à l’étude des mouvements des marchandises et de la monnaie depuis leur production jusqu’à leur consommation : cette nouvelle discipline est l’« économie politique ».

Au cours de cette étude, Ricardo reconnaît la division de la société en classes sociales.
Deux siècles après lui, Karl von Clausewitz, officier de l’Etat-major du Roi de Prusse continue par analogie l’économie politique dans l’analyse des évènements guerriers : l’armée (prussienne) serait très analogue à un capital que le roi de Prusse investit dans ses entreprises guerrières et dépense dans les combats.
Contemporains de Clausewitz, Karl Marx et Friederich Engels trouvent dans les classes sociales définies par Ricardo les concepts solides de la base théorique de leur étude de l’économie politique de la révolution prochaine.
Depuis lors, nos économistes étudiaient et enseignaient l’économie politique, jusqu’à ce qu’au milieu du vingtième siècle, les trusts qui déterminent nos gouvernements entreprennent de confisquer la politique, ne laissant à nos universitaires que l’économie générale, bientôt complétée par un enseignement d’économie monétaire.
Je dis bien confisqué, car les principaux trusts des bourgeoisies capitalistes font de la politique : nous le constatons lorsque nous dénonçons les enjeux des guerres présentes !...
Donc, nous constatons que la politique de guerre des pays capitalistes, et particulièrement de la France, est l’expression ultime de la course au profit à quoi se livrent les sociétés capitalistes et les trusts qui les dirigent : la guerre est l’ultime étape de l’économie politique des pays capitalistes .

Revendiquer une économie politique de la paix

Au tournant du dix neuvième et du vingtième siècle, certains idéologues de la grande bourgeoisie spéculent sur ce caractère ultime de la guerre en alléguant que la mondialisation du système capitaliste conduisant à la paix, la révolution socialiste ne serait pas nécessaire : Jean Jaurès ne fait aucune confiance à ces idéologues, et Lénine démontre que leur allégation est fausse.
En vérité, dès le premier quart du vingtième siècle, les classes travailleuses des pays d’Europe [1] associent la revendication d’une politique de paix à celle d’une économie qui n’aurait pas pour essence la course au profit capitaliste, c’est-à-dire à la revendication d’une économie socialiste, en intégrant ces deux revendications dans la revendication de la démocratie véritable, qui est le gouvernement du peuple par le peuple et dans l’intérêt du peuple, contraire aux intérêts des propriétaires des gros capitaux.
Le fait est que depuis la Révolution de 1 789-1 794, l’histoire sociale de notre pays est jalonnée de tentatives de socialiser l’économie qui possèdent bien des caractères de tentatives de réaliser et de mettre en œuvre une économie politique de la paix.

Les tentatives précédentes

La révolution française
Rédigés en 1 788 pour être présentés au Roi, certains Cahiers de Doléances revendiquent le droit à une existence digne pour les pauvres, les infirmes et les vieillards.
L’Assemblée constituante charge un « comité de mendicité » d’élaborer des plans pour assurer une existence digne aux personnes âgées.
Puis la Convention nationale, première assemblée républicaine, crée un « comité des secours » ; l’article 21 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1 793 proclame un droit aux secours publics : La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler .
En l’an deux de la République,elle décide la création d’un grand Livre de la Bienfaisance nationale...
Ces travaux sont contemporains des débats pour ou contre la guerre, marqués d’abord par le refus révolutionnaire de prendre l’initiative de la guerre contre les princes d’Europe, puis par la volonté populaire de rejeter l’invasion du territoire national exprimé par la proclamation de la Patrie en Danger et par la levée en masse que nécessitait ce combat.
Ainsi, la révolution française œuvrait à élaborer une société à la fois socialiste et pacifiste.
Malheureusement, la révolution fut écrasée dans son sang le 9 thermidor an deux de la République, et son œuvre effacée par les régimes contre-révolutionnaires du Directoire, du Consulat, de l’Empire, des royaumes restaurés, du second Empire et par les guerres de conquête coloniale, qui ont inscrit dans nos consciences la fatalité des guerres.

Les caisses de secours
Depuis toujours, les salaires versés aux ouvriers suffisent tout juste à assurer leur survie au jour le jour, les laissant totalement démunis lorsqu’ils tombent malades ou victimes d’un accident, ou même les jours chômés tels que les dimanches ou les jours des fêtes religieuses.
Afin de compenser ces manques, les ouvriers imaginent, pendant les Restaurations du royaume (de 1 814 à 1 848), de placer sur le comptoir d’un cabaret ou d’un bistrot tenu par l’un des leurs une tirelire en forme de caisse de bois conventionnellement fermée : ils mettaient quelques pièces dans cette tirelire chaque fois qu’ils venaient consommer ; périodiquement, ils faisaient la liste de ceux de leurs camarades tombés dans la gêne, puis ouvraient la tirelire – la caisse – et en distribuaient le contenu en fonction des besoins ainsi recensés.
La collecte et la redistribution de ces sommes suivent l’un des mécanismes de principe de la finance capitaliste ; le fait est qu’elles sont très modiques et que le capital à redistribuer redevient nul à chaque distribution : c’est une finance marginale ; il n’en reste pas moins qu’en gérant ces caisses, les travailleuses et les travailleurs apprennent à gérer un capital.
Ce système de caisses de secours s’est logiquement imposé à la classe ouvrière ; c’est le modèle des caisses de grève, autour desquelles s’est formé le syndicalisme de lutte de classes ; c’est aussi le modèle de nos caisses mutuelles pour l’assurance en cas de maladie.

Les coopératives
Vers la même époque, les personnels ouvriers de notre pays prennent conscience des sommes considérables que les prélèvements du profit rapportent aux propiétaires des actions des entreprises : préparant l’accueil des idées de Marx et d’Engels, ils comprennent qu’en vérité, ce sont les producteurs des richesses, c’est-à-dire eux-mêmes, qui produisent ce profit.
L’idée de mobiliser au service de leurs intérêts immédiats des capitaux marginaux sans intention d’y incorporer de profit tels que ceux des caisses de secours leur est alors logiquement venue ; les travailleurs tentent d’investir cette idée dans deux types d’entreprises :

  • soit des entreprises dont les produits seront proposés à des prix n’incluant aucun profit,
  • soit des entreprises dont les salaires inclueront le profit que nul actionnaire ne prélèvera.
    Les premières sont les coopératives populaires de consommation, les secondes sont les coopératives ouvrières de production.

Le socialisme : la gestion ouvrière des processus du travail
Au sein des coopératives, les travailleuses et travailleurs gèrent les processus du travail : ils dirigent leur production d’objets d’échanges : cette gestion leur confère la gestion des capitaux réels et technologiques de leurs entreprise sans leur imposer de transférer de capitaux financiers d’une entreprise autogérée à l’autre : elle les met en mesure de constater que les progrès des forces de travail sont le moyen d’échanger efficacement les productions de leurs entreprises sans recourir aux transferts des capitaux fiduciaires (monétaires) : les collectifs ouvriers propriétaires de leurs entreprises ont besoin de la paix
Divers cas de reprise en coopérative d’entreprises capitalistes donnent aux coopérateurs l’expérience du passage de la gestion capitaliste à l’autogestion : ce passage requiert l’analyse de la valeur d’usage des produits du travail à chaque niveau d’organisation de la production et du point de vue de leur consommation de manière à en rendre la maîtrise aux travailleuses et aux travailleurs : dans notre pays, les luttes de classes des deux décennies qui se sont écoulées entre la démission du Général De Gaulle de son mandat de président de notre République et l’élection de François Mitterrand ont donné l’occasion aux collectifs travailleurs de plusieurs grandes entreprises de tenter cette démarche ; ceux des industries françaises de l’armement ont alors élaboré des propositions de diversification du travail de leurs entreprises vers les productions civiles ; leurs tentatives ont connu un certain succès, imposant à leurs directions de renouveler leurs productions, sans les civiliser toutefois, plutôt que de vendre leurs capitaux ; dans l’industrie automobile, ceux de la Régie Renault ont élaboré un projet de voiture populaire, qui démontrait que l’orientation vers les voitures de luxe et de grand luxe imposée par la direction n’avait rien de fatal : curieusement, la société italienne FIAT a mis en vente peu après une voiture populaire qui ressemblait trait pour trait au projet des travailleurs de chez Renault...
En vérité, la revendication ouvrière de gérer eux-mêmes les processus du travail n’a rien d’utopique
La revendication que les prolétaires salariés des entreprises capitalistes prennent le pouvoir sur leur outil de travail, afin de prendre la direction de toutes les productions, fut validée par les travailleuses et travailleurs de France dès avant l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République : c’était une raison de l’adhésion populaire à sa candidature : en majorité, nous le croyions socialiste ; le social-démocrate qu’il était réellement a trahi nos espoirs...

Le pacifisme

La maîtrise de leurs marchés amont et aval par les entreprises coopératives de production leur permet de développer leurs productions sans recourir au commerce des capitaux financiers : le socialisme revendiqué par les classes ouvrières étant une généralisation de l’économie coopérative, les peuples des pays à économie socialiste maîtrisent leurs échanges économiques au point de n’avoir nul besoin de guerre de conquête : c’est la paix dont ils ont besoin.

Convergence du pacifisme et du socialisme
L’objectif du socialisme est de rendre la Nation maîtresse de nos intérêts souverains,
L’objectif du pacifisme est de substituer une politique de paix aux politiques de guerre que nous subissons depuis plus de deux siècles.
L’effort idéologique pour réaliser leur convergence consiste à faire de l’économie politique de la paix le mode de pensée de l’exercice politique du pouvoir socialiste.
Cela suppose que le peuple conquière simultanément les pouvoirs politiques (territoriaux et national), et les pouvoirs économiques dans toutes les instances de l’économie de notre pays (chambres consulaires de l’agriculture, de l’artisanat et de l’industrie, conseils économiques et sociaux, sans excepter les entreprises elles-mêmes).
Ces progrès impliquent la conquête par les travailleuses et les travailleurs de l’égalité en droits qui est une condition nécessaire à la paix intérieure, et qui est aussi leur contribution à l’égalité en dignité des femmes et des hommes de tous les pays.
Cette convergence avec toutes ses implications est reconnue par les idéologues au service de la bourgeoisie du grand capital : c’est pourquoi ils n’ont de cesse de combattre la revendication de socialisme et la volonté de paix des membres des peuples.
Nous connaissons bien les arguments qu’ils opposent à la revendication de socialisme.
Il vaut la peine de porter notre attention sur ceux qu’ils opposent à la volonté de vivre en paix : ils commencent par simplifier outrageusement le problème en prétendant que face aux guerres qu’ils nous annoncent, nous aurons toujours besoin d’une armée.
Il faudra comprendre comment ils font l’économie de l’analyse des menaces de guerre et de leur signification économique.
En attendant, il faut bien voir que : les forces politiques de guerre ne sont pas prêtes à désarmer : donc, il faut prendre au sérieux l’hypothèse où notre Nation, rendue pacifiste par notre action politique, devrait affronter un agresseur : la question est donc : comment une France pacifiste peut-elle combattre et repousser une guerre d’agression ? Doit-elle entretenir en permanence une armée équivalente à celle qui la menace ?
Jean Jaurès a fait une analyse complète de ce problème [2] dans le cadre d’un projet de loi d’organisation de la France socialiste, à partir du postulat que la Nation ne sera jamais aussi bien défendue que par elle-même.
Son analyse constitue l’exposé des motifs d’une proposition de loi déposée sur le bureau de la Chambre des Députés, puis publié en 1 910 sous le titre l’Armée nouvelle.
Il propose en fait d’armer la Nation elle-même, ce qui conduit à proposer pour la France une armée très différente des armées permanentes de son époque.
Sa proposition vaut encore aujourd’hui : ce serait en effet une illusion criminelle que de croire que nulle agression armée ne menace une nation pacifiste : au contraire, toute l’histoire des sociétés d’inégalité nous enseigne que les rapports de force armée jalonnent les contradictions entre puissances, et que toute souveraineté dont les armes sont plus faibles ou moins bien servies est condamnée à être conquise par une souveraineté plus forte militairement.
Comme au temps de Jean Jaurès, notre Nation n’a pas de meilleure défense qu’elle-même : elle doit seulement mettre en œuvre tous les moyens économiques, politiques et guerriers, dont elle dispose ou peut disposer d’abord face aux menaces dont elle est l’objet, ensuite face aux agressions éventuellement armées que portent ces menaces.
Et donc, l’armée de la France pacifiste sera très différente de celle d’aujourd’hui, qui est entièrement faite d’unités projetables, ce qui nous impose de maintenir en permanence des moyens de transport les uns maritimes, les autres aériens, pour assurer la projection de ces unités vers des théâtres d’opérations extérieurs au territoire national.
Il est donc clair que l’armement et l’équipement de notre armée seront très différents, dès lors qu’elle n’aura aucune mission à l’étranger.

Comment une Nation pacifiste se défend-elle ?

Par sa nature, la politique de paix n’engendre pas de menace de guerre : par conséquent, la première défense de la Nation pacifiste consiste dans sa politique de paix.
En temps de paix, les impérialismes sont des menaces permanentes de guerre ; réfuter ces menaces suppose trois types d’action :

  • sur le plan intérieur, l’information concrète, matérielle et complète des citoyens et des citoyennes leur permet de former une représentation exacte des menaces des impérialismes et d’en affronter l’idéologie ;
  • Sur le plan international, les échanges culturels et commerciaux donnent des occasions à la prise de connaissance réciproque des peuples ; les amitiés de personne à personne auxquelles donnent lieu ces échanges sont un puissant facteur de paix que la Nation pacifiste ne saurait négliger et dans lequel sa diplomatie trouve tout naturellement un accompagnement favorable ;
  • la diplomatie a pour fonction spécifique de réfuter ces menaces, et en cas d’échec, de maintenir des canaux par lesquels une discussion politique entre les parties en conflit peut toujours être engagée ; mais même ainsi accompagnée, la diplomatie ne réussit pas toujours à réfuter les menaces impérialistes.

La Nation pacifiste se rend capable d’opposer ses propres armes à celles d’un agresseur.
Les missions de la force armée de la Nation pacifiste seront déterminées par son économie politique de la paix.
La Nation pacifiste met ses armes en œuvre pour interdire qu’une puissance étrangère lui impose une loi dont son peuple ne veut pas : lorsque la guerre a éclaté, la mission des armes de la Nation pacifiste est de détruire toute unité des forces armées ennemies qui se serait introduite, tenterait de s’introduire sur le territoire de notre Nation ou le bombarderait, jusqu’à ce que le ou les agresseurs consentent à mettre fin à la guerre en retirant des troupes, en cessant ses bombardements et en signant et respectant un traité de paix.
Dès le temps de paix,

  • les missions de maintien de l’ordre sont des missions de police : les forces de police du territoire ont pour fonction de maintenir l’ordre légal et institutionnel de notre vie sociale sur le territoire national, et les forces de police aux frontières ont celle de veiller à la conformité à nos lois et règlements de tout franchissement de nos frontières ;
  • les forces de douane ont pour mission de contrôler la conformité à nos lois des échanges commerciaux, sur le territoire national comme aux frontières ;
  • pendant que la guerre fait rage, la police du territoire, la police aux frontières et la douane combattent toute tentative de détruire notre économie politique de la paix.
    Pendant que la guerre fait rage, la diplomatie continue d’exécuter la mission que la Nation pacifiste lui a confiée : elle maintient praticables une ou plusieurs voies de négociation directe ou indirecte, qui peuvent être informelles, par lesquelles commenceront les négociations de paix.

[1- Rappelons que l’Europe est un continent qui s’étend de l’Océan Arctique à la Méditerranée, à la Mer Noire et au Caucase et de la mer Caspienne à l’Oural et à l’Océan Atlantique.

[2- Voir Jean Jaurès , l’Armée nouvelle

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