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La laïcité : qu’est-ce que c’est ?

lundi 9 juillet 2012, par Jean-Pierre Combe

Pourquoi cette question se pose-t-elle ?

- J’ai toujours connu mes parents membres actifs de l’association France-URSS : cette circonstance de ma vie m’a procuré quelques occasions de rencontrer des citoyens soviétiques, souvent russes, mais pas toujours.
- Au cours de ces rencontres, j’ai toujours eu une difficulté  propos de la laïcité : j’employais ce mot, parce qu’il appartient, en France, au domaine de la vie sociale ; mais lorsqu’un Soviétique, quelle que soit sa nationalité, devait traduire, il ne savait jamais comment le faire et me demandait toujours de quoi il s’agissait ;

- en Union soviétique même, où j’ai fait trois séjours d’un mois environ, les interprètes chargées d’accompagner mon groupe ne savaient pas traduire ce mot, et j’en ai entendu une expliquer que la laïcité était un principe de lutte antireligieuse.
- J’étais alors plus soucieux de bien voir ce que je pouvais voir de l’URSS que de faire la propagande de nos institutions progressistes ; je n’ai donc pas réagi sur le moment ; mais que l’on donne  ce mot français de laïcité le sens d’une lutte contre la religion, c’est- -dire contre la foi des croyants, cela me semble absurde.
- Au-del de l’absurdité, cette explication fausse fait en ce moment même en France l’objet d’une propagande réactionnaire, activement diffusée par les milieux proches de notre ancien président de la République, qui y a d’ailleurs lui-même participé : cette propagande réactionnaire pose en principe sans le dire que la laïcité définie par les lois de notre pays ferait obstacle  la pratique de la religion (catholique) par les fidèles de cette religion, et s’efforce de remplacer cet ensemble de lois par un autre, qui définirait ce que ce même ancien président a appelé « une laïcité positive » ; or cette « laïcité positive » est ce qui a conduit Monsieur Sarkozy  prendre place sur un siège de chanoine de je ne sais trop quelle église du Vatican ; ce siège était jadis, sauf erreur, occupé par le roi de France, et si ce n’est par lui, ce fut par Napoléon Bonaparte en exécution du concordat de 1801.
- Cette propagande réactionnaire a réussi  plonger les Français dans une grande confusion, et certains en sont troublés au point de se croire prudents de parler d’objets laïcs en évitant d’appeler un chat un chat, en se réfugiant derrière la tolérance, ou derrière le pluralisme, comme on se met  l’abri des coups qui vont tomber.
- Or, la tolérance elle-même est piégée, comme le démontre le document de ce site, placé en préface du Traité sur la Tolérance de Voltaire,  propos d’une citation attribuée  tort  Voltaire : non seulement Voltaire n’a jamais écrit cette phrase, mais sa pensée est exactement  l’inverse : dans son essai sur la tolérance, écrit  propos de l’« affaire Callas », Voltaire écrit que l’homme a le droit d’écrire ce qu’il veut dans les limites de la vérité ; bien s »r, il donne la religion catholique romaine comme référence de la vérité, mais il devait donner cette référence pour que son texte passe les censures de son époque ; beaucoup de ses textes, dont son essai sur la tolérance, montrent que son exigence de vérité était trop grande pour se satisfaire de la référence  la religion du Pape !
- Quant au pluralisme, c’est un principe archaïque de l’organisation des sociétés : il est entré en vigueur en France lorsque la hiérarchie féodale a engendré la monarchie de droit divin ; au vingtième siècle, sa mise en œuvre a servi de couverture  de nombreuses guerres interethniques comme en Yougoslavie, où le développement d’un pluralisme de communautés ethniquement définies, qui créa les conditions favorables  la guerre, fut la conséquence de la mise du principe laïc d’organisation sous l’éteignoir, comme aussi au Liban, lequel a reçu des hauts fonctionnaires de la République française une constitution pluricommunautariste, au lieu d’une constitution laïque,  la grande honte de la France !.

Reprendre conscience de ce qu’est réellement la laïcité

- Il s’agit aussi de comprendre enfin vraiment le sens des mots et le contenu des concepts par lesquels nos Révolutionnaires définissaient la République qu’ils s’efforçaient de fonder : nous allons faire un peu de philosophie politique.

  • De la philosophie en ce sens qu’il s’agit de définir des notions et des concepts ;
  • de la politique en ce sens que grâce  ces notions et concepts, il sera, il doit être possible de comprendre des objets et des actions de la politique,
  • et j’appelle politique la vie concrète des sociétés, qui fait l’objet de l’activité noble du citoyen : les notions et concepts dont nous avons besoin ne sauraient en aucun cas sortir du chapeau d’un magicien, et je puis vous assurer aussi qu’ils ne sont pas inscrits dans le grand livre d’une quelconque théorie extraterrestre, ou, si l’on veut, dans le livre sacré de quelque religion : les notions et concepts de la philosophie politique sont pétris et façonnés par l’histoire des sociétés humaines, et c’est cette histoire qui leur donne leur valeur.

- C’est donc  partir du mouvement de l’histoire humaine que nous pouvons les définir.

Comportement des religions dans la France post-révolutionnaire

- Depuis que la Révolution française l’a séparée de l’Etat, la religion catholique romaine se prétend victime d’une répression ; l’agressivité de ses clameurs de plainte fait contraste avec l’attitude réservée qu’observent en France, depuis notre Révolution, les religions juive et protestante, qui avaient elles aussi des fidèles sous l’Ancien Régime.
- Pour obéïr  la double revendication populaire de liberté et d’égalité en droits qui avait fait éclater la crise révolutionnaire, la Révolution française devait séparer la hiérarchie religieuse d’avec l’Etat ; ce problème ne se posait que pour l’Eglise catholique romaine : sous l’Ancien Régime en effet, l’Eglise catholique romaine, seule présente dans l’Etat monarchique, en était une partie intégrante.
- Quant aux religions protestante et juive, elles existaient en France, mais hors de l’Etat monarchique : les pouvoirs relevant des fonctions du souverain, c’est- -dire les pouvoirs politiques, étaient inaccessibles  leurs prêtres, lesquels d’ailleurs, instruits par le douloureux passé des guerres de religions et des persécutions, s’en tenaient  l’écart ; le fait est que le maintien de leurs rites dans le domaine privé est une longue tradition des fidèles juifs et protestants : l’expérience leur a appris que l’exercice du pouvoir politique n’apporte rien  la foi religieuse... Par contre, la Révolution française a reconnu aux sujets protestants et juifs les droits de tous les citoyens ; cette reconnaissance a fait d’eux des citoyens comme les autres : pour les protestants et pour les juifs, la Révolution fut une libération.
- Le premier acte révolutionnaire de séparation de l’Eglise catholique d’avec l’Etat fut le décret de l’Assemblée nationale voté en 1790, qui supprime les ordres religieux ; quatre ans plus tard, le jour du génie, duodi des sans-culottides an 2 de la République (18 septembre 1794), la Convention prenait un décret séparant explicitement l’Eglise catholique romaine d’avec l’Etat.
- La séparation de l’Eglise catholique romaine d’avec l’Etat fut annulée par le concordat passé en 1801 entre le premier Consul Napoléon Bonaparte et le pape Pie 7 ; ce concordat rendait  la religion catholique romaine une fonction d’Etat et beaucoup de ses anciens privilèges ; pour les Français des religions protestante et juive, la signature par Napoléon Bonaparte du concordat de 1801 rétablissait les conditions institutionnelles qui avaient permis les persécutions dont ils avaient été victimes : pour combattre ce retour des persécutions, ils devaient revendiquer leur liberté religieuse.
- Contre les protestants, le « second empire », celui de Louis Napoléon Bonaparte (neveu de Napoléon) obéït  l’orientation politique du pape Pie 9, réintroduisant les congrégations romaines et favorisant leur entreprise de reconquête religieuse de régions que des protestants habitaient depuis la Renaissance : grâce  ce privilège impérial, les congrégations catholiques ont fait disparaître beaucoup de nos communautés protestantes.
- Lorsque Napoléon Bonaparte était premier consul, il avait mis en place et en fonction une caste militaire impériale dont les membres principaux portaient haut leur catholicisme intégriste ; cette caste se reproduisait en recrutant pour le haut Etat-major et en formant elle-même des officiers de métier ; certains de ses membres, intégrisme papiste oblige, complotaient contre les juifs : en 1870, le renversement de l’empire de Louis-Napoléon Bonaparte n’arrêta pas leurs complots : en 1898, l’intervention de l’écrivain Emile Zola a fait apparaître au grand jour un de ces complots, dont le capitaine Dreyfus était la victime.
- Ces complots et ces méfaits de l’intégrisme catholique avaient été commis dans le cadre de la politique du concordat passé entre Pie 7 et Napoléon Bonaparte : cela posait de nouveau le problème de séparer l’Eglise catholique d’avec l’Etat ; ce fut l’objet de la loi votée par le parlement français le 9 décembre 1 905 ; cette loi porte le titre de loi de séparation des Eglises et de l’Etat : le but de ce pluriel est de soumettre  cette loi les églises de toutes les religions : mais l encore, les prêtres des religions protestante et juive n’avaient quasiment rien  faire pour se soumettre  cette loi : ils s’étaient tenus  l’écart des fonctions politiques.
- Il est donc logique que la haute Eglise catholique soit seule  se prétendre victime d’une répression : elle porte en effet une prétention politique incompatible avec la République, et elle est restée très longtemps seule  porter une telle prétention ; afin que nul n’ignore le niveau de sa prétention politique, elle proteste  cor et  cris !
- Sans doute les personnes qui dirigent l’Eglise catholique romaine font-elles peu de cas de l’opinion la plus répandue parmi les membres catholiques de notre peuple : expérience faite, ceux-ci se détournent en effet d’une religion catholique exerçant un rôle politique, comme elle le faisait avant d’être séparée de l’Etat ; ils lui préfèrent une religion catholique restant dans le domaine privé de chaque fidèle ; la foi est un mouvement du domaine privé de la personne, ils en ont bien conscience et se méfient des tentatives de rendre publics les actes de cette religion, dans lesquels certains, les intégristes, veulent les entraîner : les citoyens fidèles de la religion catholique savent comme tous les autres citoyens que ces tentatives peuvent toujours déborder dans le domaine public de nos vies, et se charger d’une signification politique qu’ils n’approuveraient pas.
- Quant aux fidèles de l’Islam, ils se sont installés nombreux en France, aspirés par les mécanismes coloniaux de l’économie, depuis le début du vingtième siècle, c’est- -dire depuis qu’a été mise en vigueur la loi de séparation des Eglises d’avec l’Etat ; beaucoup sont devenus citoyens français ; ils sont très généralement satisfaits par la liberté que le principe de laïcité assure en France aux croyants de toutes les religions, et souhaitent jouir longtemps, avec tous les Français, de cette liberté.
- Le fait est que la presse de notre pays fait grand état depuis presque deux décennies de frictions intervenant entre quelques musulmans intégristes et certaines administrations de notre pays : si nous voulons bien examiner sérieusement ces frictions, nous verrons qu’elles résultent de l’affaiblissement et du dévoiement imposés aux principes de laïcité inscrits dans nos lois, et que les auteurs de ces dévoiements et de cet affaiblissement sont de hauts fonctionnaires et des personnalités politiques, de rang ministériel ou davantage : le fait est que ces personnages sont soucieux avant tout de rendre  la religion du pape le rôle politique dont notre Révolution l’a privée, que le concordat de 1801 lui a rendu, et dont la loi de séparation des Eglises d’avec l’Etat, votée en 1905, lui avait retiré les moyens : ces hauts personnages sont dans la tradition des comploteurs intégristes qui, au dix-neuvième siècle, constituaient le noyau de la caste militaire impériale.
- Il faut encore observer la série des lois votées depuis 1952 par nos parlements successifs, dont l’effet est de diminuer jusqu’au-dessous du nécessaire les moyens budgétaires alloués chaque année aux écoles, collèges et lycées de la République, et en même temps, d’augmenter considérablement ceux dont bénéficient les écoles, collèges et lycées confessionnels, les principaux bénéficiaires étant toujours ceux qui appartiennent  l’Eglise catholique romaine.
- La situation créée en France par ces propagandes sectaires et par ces lois antilaïques est telle que nombre de nos concitoyens, dont je suis, voient peser un grave danger sur un des principaux caractères inscrits par la Révolution française dans les institutions de la République : ce caractère est la laïcité.
-  En vérité, nous sommes bien réellement sommés de renoncer  la laïcité !

Deux idées fausses promues  force de propagande

- A l’appui de cette sommation, deux idées fausses circulent en France : la première est que laïcité et pluralisme reviendraient au même, et l’autre, que le pluralisme serait un substitut avantageux de la laïcité ; en somme, le pluralisme serait supérieur  la laïcité.
- La circulation des idées n’a jamais été spontanée : elles ne circulent que lorsque des femmes, des hommes les portent et les proposent. Les quelques personnes qui portent, proposent et relancent celles-ci sont immensément riches ; elles sont propriétaires de presque tous les moyens privés de diffusion de l’information en France, elles contrôlent même ceux qu’elles ne possèdent pas.
- Mais constatons d’abord que ces deux idées sont fausses.

Le pluralisme, qu’est-ce que c’est ?

- Pendant le Moyen Age, le principe hiérarchique tranchait les débats d’idées : tout conflit d’idées était un conflit de personnes : peu importait le rapport  la vérité des idées en conflit, c’est le plus élevé dans sa hiérarchie qui avait raison, ou celui qui était capable de tuer l’autre dans un duel appelé « jugement de Dieu ».
- Aux temps d’après la Renaissance, des rois Henri 4  Louis 14, le droit divin imposait au royaume l’absolutisme royal en affaiblissant l’importance du principe hiérarchique : le droit divin bannissait évidemment toute laïcité de la vie publique comme de la vie privée des sujets du royaume ; les conflits d’idées restaient des conflits de personnes, lesquelles invoquaient souvent le principe hiérarchique pour résoudre les incompatibilités de leurs idées (et de leurs représentations du monde) :

  • au cours des discussions interindividuelles, le principe hiérarchique devenait la raison du plus fort : les incompatibilités idéologiques se muaient très vite en échange d’insultes, lesquelles ne pouvaient plus se régler qu’au prix du sang : les duels n’étaient plus appelés « jugement de Dieu », mais ils donnaient toujours raison  celui qui avait tué l’autre, ou montré qu’il pouvait le tuer ;
  • sur le plan collectif, n’oublions jamais l’exemple terrible des guerres de religions : elles se prolongeaient sous l’étouffoir de l’absolutisme du droit divin, sous la forme d’affrontements interreligieux faiblement armés, mais qui faisaient des morts, quoiqu’en moins grand nombre ; seule, la Révolution française a pu y mettre fin, et elle l’a fait en élaborant et en mettant en vigueur des règles laïques.

- Pendant cette période, la hiérarchie gouvernait plus faiblement les idées qu’auparavant : les rapports entre les hommes porteurs d’idées différentes semblent se rapprocher sensiblement de ce que nous appelons aujourd’hui le pluralisme ; mais justement : quels qu’aient pu être alors les progrès du pluralisme, l’appel  l’autorité politique, celle du roi, est toujours resté le seul moyen de résoudre les conflits d’idées, comme en témoignent toutes les comédies de Molière : le moins que nous puissions dire, c’est que ce moyen n’a jamais été véritablement convaincant.
- Face aux conflits qui naissent de la confrontation d’idées incompatibles, l’autorité ne peut que prendre parti pour l’un des camps, pour l’autre, ou les renvoyer dos  dos en les séparant et en les maintenant séparés : le pluralisme est un principe d’autorité et de division (ces deux principes marchent ensemble, selon le proverbe diviser pour régner que nous connaissons depuis la plus haute antiquité) ; au lieu de résoudre les conflits d’idées, l’autorité les met en veilleuse, et si la mise en veilleuse ne ramène pas le calme, elle les met sous l’étouffoir ; mais ces conflits ressurgissent  tout moment sous tous les prétextes, comme nous l’enseigne l’histoire de notre pays telle qu’elle s’est déroulée depuis le Moyen Age jusqu’ la Révolution.
- Ainsi donc, faire du pluralisme la méthode de gestion des désaccords entre les idées ramènerait l’esprit de notre société  l’état dans lequel il se trouvait lorsque régnait le « Roi Soleil » :

  • Si le pluralisme baillonne la laïcité, alors, les citoyens ne sauront plus résoudre les divergences de leurs idées, la haine ne trouvera plus son antidote, et notre société s’enfoncera encore plus profond dans la violence. Renoncer  la laïcité de notre République et de notre vie sociale serait la plus grande faute collective que les habitants de la France pourraient commettre, et la plus dramatique.

La laïcité enseignée aux enfants

- Pendant les deux premiers tiers du vingtième siècle en France, l’école laïque faisait  tous les enfants la leçon de choses : ces leçons avaient été conçues et furent enseignées comme une habitude de toujours aller chercher la base matérielle de tous les objets que l’enfant rencontrait dans la vie courante, et de décrire cette base ; dans le but de bien prendre cette habitude, les enfants apprenaient  décrire ces objets,  les mesurer,  les peser et  les dessiner,  faire cela indépendamment de l’usage de cet objet, avant de remettre l’objet en rapport avec son usage.
- Ces leçons de choses ont fait beaucoup pour bien placer la conscience laïque dans la culture française : elles donnaient aux élèves de très bons principes méthodiques qu’ils pouvaient reprendre ensuite lorsqu’ils avaient besoin de décrire les aspects matériels des situations sociales ; reprenant ces mêmes principes méthodiques, les enseignements suivants pouvaient sans difficulté majeure commencer les exercices nécessaires pour rendre les élèves capables d’entreprendre la recherche des indispensables solutions aux volets matériels des conflits d’idées : ces principes méthodiques, bien reçus par les élèves, sont restés pendant trois quarts de siècle une excellente base de la conscience laïque : ils donnaient ensuite aux adultes que ces élèves devenaient une bonne base pour raisonner les situations de leur vie sociale et économique et résoudre sans faire intervenir la violence les nombreux conflits qui s’y présentent ; cet aspect de la conscience laïque rend l’individu capable de concevoir qu’un autre individu peut être très différent sur tous les plans ethniques, religion comprise, sans pour autant être un ennemi ; en réalité, la conscience laïque est indispensable au pacifisme.
- Observons en même temps que les enseignements des leçons de choses n’ont jamais conduit les élèves, ni les adultes que ces élèves devenaient,  « perdre la foi » ni  quitter leur religion.

Le nom est venu plus tard

- Diviser pour régner, c’est le signalé service que le pluralisme rend au despotisme : mettre les conflits d’idées sous l’étouffoir est un moyen par lequel il se renforce ; le roi de France renforçait son absolutisme en étouffant les conflits des religions.
- C’est la Révolution qui s’est déroulée de 1 789  1 793 dans notre pays qui a mis un terme aux conflits interreligieux : en reconnaissant la laïcité comme la base réelle de notre vie sociale, la Révolution a réussi la paix religieuse, entre catholiques et protestants, entre protestants et juifs et entre catholiques et juifs .
- La laïcité a été reconnue longtemps avant d’être nommée : ce n’était d’abord que la condition de réalité nécessaire aux citoyens pour fonder leurs rapports mutuels, afin que le peuple assume collectivement la souveraineté et se constitue en nation ; ce n’est qu’un siècle après avoir été reconnue que cette réalité a reçu son nom de laïcité ; encore une décennie s’est écoulée avant que la laïcité donne en France une démonstration irréfutable de son efficacité en mobilisant Emile Zola et les « Dreyfusards » dans la solution de l’affaire Dreyfus, dans le démontage du complot antisémite dont le capitaine Dreyfus avait été victime, et dans sa libération : par cette intervention d’Emile Zola et des Dreyfusards, la laïcité assurait en France la paix entre religion catholique et religion juive.
- La laïcité est donc bien plus qu’un mot désignant une qualité présente ou absente dans les institutions, et qu’il suffirait de maintenir dans le vocabulaire administratif : ce mot désigne un mouvement réel essentiel  toute société humaine ; le génie des philosophes de l’antiquité grecque est d’avoir défini le point de vue pertinent pour observer cette réalité, et d’avoir désigné l’acteur de ce mouvement, le peuple laïc, qu’ils appelaient dans leur langue « o Laos ».
- On le voit : la réalité laïque ne contient pas seulement la base de matière sur laquelle toute société est fondée ; elle contient aussi une approche des conflits qui permet de les analyser et de les résoudre réellement : examinons cela de plus près.

La laïcité, mouvement réel et base méthodique

- Les contraintes qu’inscrivent dans la vie sociale des humains les idées qui les divisent et les opposent sont généralement sans rapport avec la réalité matérielle de leurs vies ; elles reflètent les représentations du monde, et se placent sur un plan dont l’accès est rendu malaisé, souvent interdit au commun des mortels, pour être réservé  une minorité, les prêtres et les princes ; les religions font partie de ces représentations du monde.
- Dans le royaume de France, les guerres médiévales de religions nous sont présentées comme des conflits d’idée :  première vue, catholiques et protestants se faisaient la guerre parce que les uns vénéraient les saints et la Vierge, alors que les autres ne rendaient de culte qu’ Dieu et  son fils. Bien s »r, il faut être naïf pour croire que cette divergence fut la cause de ces guerres : leur véritable cause était la propriété que les plus hauts dignitaires exerçaient au nom de l’Eglise papiste sur les immenses domaines ecclésiastiques en leur qualité de dépositaires et de gérants, et qui conférait  ces évêques et archevêques un pouvoir politique concurrent de celui des princes.
- Remarquons qu’au cours de tous ces évènements guerriers, la querelle idéologique, en l’occurrence religieuse, servait aussi bien aux princes de l’Eglise romaine qu’aux princes protestants et au roi de France pour occulter la question de la propriété terrienne, recruter des armées et maintenir la fidélité de leurs troupes !
- On le voit bien : les causes et tous les moyens de la guerre étaient entre les mains des princes, des propriétaires urbains (les bourgeois, sur qui les rois de France se sont toujours appuyés) et des membres du haut clergé.
- Le peuple, lui, ne faisait que fournir les soldats et la quasi totalité des victimes.
- Le peuple : nos dictionnaires de l’ancienne langue grecque proposent trois mots pour traduire notre mot « peuple » : ce sont les mots o Laos, o Ethnos et o Dèmos ; mais ces trois mots ne sont pas équivalents.
- En fait, o Ethnos rassemble sous sa désignation les princes et les prêtres avec le peuple soumis  leur double hiérarchie ; son emploi pour désigner le peuple est pertinent lors de cérémonies rituelles ; dans l’exemple des guerres de religions de notre Moyen Age, c’est le mot grec o Ethnos qui désigne sans erreur les factions belligérantes : ce furent en vérité des guerres inter- et intra-ethniques.
- O Dèmos désigne la collectivité qui habite un village et travaille ses terres ou pêche le long des côtes : c’est le peuple organisé en vue de travailler un territoire défini ; suivant les contextes, ce mot désigne aussi les bâtiments qui constituent le village, comme le mot espagnol Pueblo. C’est le mot Dèmos qui a servi  former le mot Démocratie.
- O Laos désigne les membres du peuple qui ne sont ni princes ni prêtres : ce sont les travailleurs, et mon dictionnaire précise : les paysans, les pêcheurs, les artisans, les boutiquiers : en somme, les membres du Laos travaillent la matière, nourrissent toutes les composantes de l’Ethnos, tissent les tissus dont chacun s’habille, bâtissent les palais et les temples, fabriquent les bijoux des princesses, des princes et des prêtres, les armes pour la guerre ou la chasse, transportent les marchandises et les denrées,...
- La laïcité, c’est le monde dont le peuple est le Laos, et dont la seule loi nécessaire est le travail ; dans la laïcité, les obligations du travail passent avant toute considération idéologique  ; c’est un concept de première importance de la philosophie grecque : il date comme elle de quelque vingt cinq siècles avant nos jours.
- Pourtant, la Révolution française n’est pas allée le chercher aussi loin ; depuis la plus haute antiquité, les sociétés n’ont jamais cessé d’employer sans les séparer des ouvriers de différentes religions aux chantiers de quelque ouvrage impossible sans leur coopération ; notamment depuis notre Moyen Age, on a pu voir des ouvriers catholiques travailler sur le même chantier que des protestants ou des juifs : le fait est que la laïcité, réalité humaine dont l’essence est contenue dans le concept grec du Laos, est restée vivante jusqu’ nos jours ; c’est en résolvant entre eux les conflits de leurs religions que les membres du Laos, du peuple travailleur, l’ont maintenue.
- Leur expérience vitale leur enseignait en effet que dans le travail, les idées en conflit ne comptent que dans la mesure où elles représentent les matières  travailler et la tâche  réaliser.
- Pour les ouvriers, résoudre le conflit idéologique consistait donc  :

  • mettre en évidence au sein de chacune des idées en conflit la représentation, si elle y existe, des matières  travailler et de la tâche  réaliser ;
  • confronter leurs diverses idées représentant la réalité des matières et de la tâche, dès lors qu’ils les découvraient différentes, jusqu’ mettre en évidence une représentation unique, que tous les travailleurs adopteront pour faire le travail, en faisant passer au second plan les éventuelles différences de leurs idées de départ, même si ces différences rendent ces idées incompatibles ; l’aboutissement était :
    • d’avoir placé les lois de la matière et de ses mouvements dans la représentation commune retenue pour faire le travail ;
    • d’avoir reconnu que ces lois président nécessairement  tous les gestes du travail, du premier au dernier ; d’avoir donné dans l’exécution de toutes les tâches du travail  ces lois matérielles la priorité sur toute règle idéelle qui les contredirait ;
    • d’avoir mis de côté les différences des représentations de la réalité qui n’ont aucune influence sur le travail proprement dit ;
    • d’avoir reconnu l’inanité au travail des incompatibilités idéologiques.
  • La preuve de la validité de cette démarche laïque n’est plus  faire, depuis longtemps : il y en a de nombreuses, fort spectaculaires, un peu partout en France ; je me contenterai de citer l’archange du Mont Saint Michel, qui tient debout non pas par un miracle de la foi, mais parce que les bâtisseurs de cet immeuble splendide ont observé rigoureusement les lois matérielles de la pesanteur et de l’aérodynamique !
  • Ensuite, le travail fait et livré, chacune et chacun peut évaluer la contradiction qui s’établit entre les lois de la matière et de ses mouvements d’une part, et d’autre part les règles idéelles de sa propre représentation du monde réel ; si cela lui semble pertinent, il peut intégrer  sa représentation la représentation unique adoptée par le groupe coopérant au travail ; en le faisant :
    • il modifie sa propre représentation de la réalité du travail en y donnant davantage d’importance aux lois de la matière et de ses mouvements, et en même temps,
    • il assure la liberté de celles ses idées qui n’interfèrent pas dans le travail ;
  • le résutat de tout cela est de démontrer la possibilité, pour les groupes en opposition idéologique, de faire évoluer leurs idées de telle manière que leurs membres s’approprient non seulement la solution découverte au travail, mais aussi la méthode qui a conduit  cette solution ; ce qu’ils découvrent alors, c’est la possibilité de vivre ensemble, et l’enrichissement mutuel qui en résulte,
    • sur le plan matériel par le travail fait, ou qui pourra être fait,
    • sur le plan moral, par la découverte de la fin que l’on peut mettre  la haine.

- Ayant depuis toujours  résoudre les conflits idéologiques sur les lieux du travail sans autre but que d’en rendre possible l’accomplissement, les travailleurs ont toutes les raisons d’admettre que l’on puisse mettre en doute les représentations idéelles du monde auxquelles ils adhèrent, notamment leurs religions, et de rejeter hors du débat des travailleurs, donc hors des processus du travail, les prêtres, et plus généralement les docteurs ès idéologies : la laïcité du travail est, depuis toujours, en conflit avec les docteurs en représentation idéelle, et les prêtres sont des docteurs en représentation idéelle.
- Mais dans ces conflits, si les travailleurs chargés du travail s’opposent aux prêtres, ils le font sans s’éloigner de leur religion, sauf dans des cas extrêmement rares : l’opposition de la laïcité et des religions est une légende trompeuse complaisamment diffusée par les idéologues réactionnaires ; la laïcité du travail ne met pas les travailleurs en conflit avec les religions, mais avec les prêtres, et plus précisément avec le pouvoir politique que les prêtres se croient habilités  exercer.

La laïcité de la vie publique permet ce que le pluralisme ne permet pas : résoudre les conflits d’idées sans y impliquer la vie des humains

- Le pluralisme pose en principe que toutes les idées se valent : ce principe interdit la recherche contradictoire de ce que les idées en conflit peuvent contenir de matériellement vital pour l’être humain : en conséquence, il interdit de distinguer cette partie matériellement vitale d’avec l’autre partie des idées en conflit ; or, cette autre partie résulte entièrement de simples conventions ; elle est donc entièrement dans l’ordre de l’arbitraire.
- Or, lorsque les humains sont entrés en conflit, la possibilité n’est jamais éteinte de résoudre leur conflit en évitant d’en venir aux mains, de se faire la guerre.
- Le point de départ de cette possibilité est la prise de conscience, dans chaque camp, de la partie matériellement vitale du système de ses idées engagé dans le conflit, et de ce qui distingue cette partie vitale de la partie conventionnelle : observer la partie matériellement vitale permet  chacun de bien voir le support matériel du système idéologique.
- Pour résoudre le conflit, ils faut faire suivre cette prise de conscience d’une mise en présence réciproque des supports matériels des systèmes idéologiques de chaque camp : ces supports matériels obéïssent bien évidemment aux lois de la matière et de ses mouvements, et ces lois ne sont pas sous la dépendance des systèmes idéologiques  :

    • ->il suit de l que pour chaque camp en conflit, le support matériel qu’il reconnaît pour sien lui garantit que la négociation des intérêts matériels est possible,
    • ->et dès lors que chaque camp reconnaît la matérialité du support de son système d’idées, ce support devient le point de départ de la négociation,
    • ->la matérialité devenant le guide garantissant le succès de la négociation, c’est- -dire garantissant que les deux camps, s’ils entrent en négociation, résoudront leur conflit sans en venir aux mains, sans se faire la guerre.

Le peuple laïc et la laïcité

- Rappelons ici la définition de la laïcité, telle qu’elle s’est dégagée au cours du développement précédent :
-  Le peuple laïc, que les Grecs anciens appelaient dans leur langue «  o Laos  », est, dans chaque société humaine, l’ensemble des femmes et des hommes qui participent au travail, c’est- -dire dont l’activité est entièrement conditionnée par les lois de la matière et de ses mouvements, et consiste  transformer cette matière en aliments, en vêtements, en outils, en biens d’habitat, en armes, ainsi qu’en toutes les sortes de richesses matérielles.
-  La laïcité, c’est le monde dont le peuple est le peuple laïc (le Laos), et dont la seule loi nécessaire est le travail ; dans la laïcité, les obligations du travail passent avant toute considération idéologique .

Dialectique de la laïcité

- La laïcité est l’une des composantes de l’essence de toute société humaine : le travail la relie  tous les mouvements de l’esprit : la laïcité est en relation contradictoire avec la production des représentations du monde, avec leur reproduction et avec tous les mouvements qui procèdent de ces deux-l .
- Dans chaque société humaine, chaque fois que les prêtres d’une religion ou que des hiérarques politiques prétendent régler le travail, ils mettent leur religion ou leur administration du pouvoir en contradiction avec la laïcité.
-  On le voit : tous les systèmes d’idées, tous les systèmes de pouvoirs peuvent être confrontés  une mise en doute ou une mise en cause qui procède du travail lui-même.
- L’effort décrit dans les pages précédentes, que doivent faire les membres du peuple laïc lorsqu’ils se mettent au travail, pour écarter les lois strictement ethniques (religieuses ou plus généralement idéologiques) et pour tenir les docteurs de ces lois  l’écart, est un effet de la contradiction entre laïcité d’une part et hiérarchie politique ou religieuse d’autre part : que les travailleurs eux-mêmes se montrent capables de faire cet effort, d’y réussir, puis d’accomplir le travail montre que cette contradiction traverse chaque travailleur ; cette contradiction a pour effet de rendre les travailleurs compétents pour conduire cette contradiction comme elle doit l’être.
- L’égalite en droits de tous les êtres humains, femmes et hommes, n’est pas une utopie, mais la condition nécessaire du progrès de toute l’humanité.

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