Ami de l’égalité

Politique mondiale des bourgeoisies et politique internationale des Etats

Des Rafales pour l’Egypte

dimanche 22 février 2015, par Jean-Pierre Combe

- Deux évènements des relations qu’entretiennent entre eux les Etats bourgeois, impliquant les gouvernements de trois de ces Etats, viennent de se produire.
- Le premier de ces évènements, c’est l’invitation adressée par le président de l’Egypte à celui de la Fédération de Russie, et la visite de ce dernier au Caire qui a suivi.

- Les présidents égyptien et russe ont certainement constaté les menaces auxquelles leurs pays doivent faire front : le mouvement intégriste islamique menace très directement l’Egypte, mais aussi, quoique de plus loin, la Fédération russe ; en même temps, et en combinaison avec cette menace, la guerre qui ravage l’Ukraine menace directement la Russie à ses frontières… Je ne doute pas que les deux chefs d’Etats (tous deux Etats bourgeois, répétons-le) ont constaté un puissant facteur commun à ces deux menaces : le soutien actif que l’organisation terroriste dite Etat islamique reçoit de divers Etats tous tenus par des capitalistes opérant à Wall Street, donc bénéficiant des moyens militaires des Etats-unis d’Amérique, dont le gouvernement apporte un soutien très direct à la junte nazie coupable d’avoir déclenché et de continuer la guerre civile qui ensanglante l’Ukraine.
- Le deuxième de ces évènements a eu lieu quelques jours plus tard : c’est la commande d’avions de combat français « Rafale » du constructeur Dassault, passée par le gouvernement égyptien.
- Les commentateurs de notre presse écrite et télévisée semblent n’avoir remarqué qu’une chose : jamais encore cet avion français n’avait été vendu à un Etat étranger. C’est vrai, mais l’observation véritablement importante est le choix du gouvernement égyptien : il a choisi le « Rafale » contre son concurrent US.
- Est-il exagéré de penser que la concertation des présidents égyptien et russe a donné des arguments au gouvernement égyptien pour écarter l’avion US ? A mon avis, le fait que les grands capitalistes US et leur locataire à la Maison Blanche de Washington accordent aux nazis de Kiev et aux terroristes islamistes un soutien dont ceux-ci ne peuvent se passer pèse lourd dans le choix égyptien.
- Mais quant à nous, que pouvons-nous attendre du gouvernement français ? En assurant la vente des « Rafales », il a exécuté le mandat pour lequel la bourgeoisie française l’a placé au gouvernement : que veut cette bourgeoisie ? Aujourd’hui, les travailleurs de France ne peuvent que constater que depuis le départ du général De Gaulle, l’alignement des gouvernements français sur le gouvernement des USA est rapidement devenu à peu près total : cela nous porte à considérer que les gouvernements français sont mandatés par une bourgeoisie étroitement intégrée au système du capitalisme mondialisé, piloté depuis Wall Street à Manhattan (New York).
- Le choix de l’Egypte vient mettre cette analyse en doute : resterait-il en France une fraction de la bourgeoisie susceptible de ne pas s’aligner sur la grande bourgeoisie US mondialisée ? En achetant les « Rafales », la bourgeoisie égyptienne ne vient-elle pas de tendre la main à cette fraction non-alignée de la bourgeoisie française ? Et si cette politique a trouvé des arguments dans la concertation des gouvernements russe et égyptien, ne manifesterait-elle pas aussi que la bourgeoisie russe, dont le président Poutine est le mandataire, tend aussi la main à cette même fraction non-alignée ? Et donc, la fraction non-alignée de la bourgeoisie française, saisira-t-elle ces deux mains ?
La réponse n’a rien d’évident : quelles raisons en effet les membres de la bourgeoisie française pourraient-ils avoir de saisir ces mains tendues par deux bourgeoisies étrangères, au risque de rompre l’unité de classe de la bourgeoisie française, aujourd’hui réalisée dans l’alignement sur la bourgeoisie capitaliste mondialisée, c’est-à-dire principalement sur l’union des bourgeoisies états-unienne et de celle des pays arabes riverains du golfe arabo-persique ?
- Plusieurs faits montrent que cette question n’est pas si absurde qu’elle en a l’air :

  • d’abord, les sanctions décidées en 2014 par l’Union européenne contre la Russie ont porté plus de préjudice aux économies française et allemande qu’à l’économie russe ;
  • ensuite, les bourgeoisies russe, biélorusse et des autres pays de notre continent alliés de la Fédération russe sont prêtes à développer très largement leurs affaires avec la bourgeoisie française.

- Mais il y a plus : depuis un peu plus d’une décennie, un ensemble de pays capitalistes organisent leurs échanges de manière à ne pas dépendre de l’empire mondialisé : les premiers d’entre eux furent le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud de Nelson Mandela, d’où le sigle BRICS dont on les désigne ; l’exemple de tous ces pays montre que dans l’ensemble économique que constituent les BRICS, l’activité des bourgeois propriétaires de capitaux reste rémunératrice ; la Fédération de Russie est « membre fondatrice » des BRICS : c’est elle, avec la bourgeoisie égyptienne, qui tend la main à la fraction nationale de la bourgeoisie française.
- Ces deux mains proposent à la bourgeoisie non-alignée de France de très forts arguments bourgeois : il ne s’agit pas de troquer une dépendance impérialiste contre une autre, mais de rompre la dépendance de l’empire qui enferme et verrouille l’économie française dans une cage qui lui interdit tout développement décidé nationalement ; il s’agit de participer désormais à des échanges économiques reliant des nations libres et indépendantes ; nous savons que de tels échanges permettraient à la bourgeoisie nationale de renouer avec le développement de l’économie nationale, et cela nous donne des raisons de penser que la bourgeoisie française aurait beaucoup plus à gagner qu’à perdre à rompre son alignement sur la politique du grand capital mondialisé, même si elle devait, pour y participer, accepter une diminution importante du taux du profit prélevé sur l’économie française.
- Mais les communistes que nous sommes doivent le constater : rien, absolument rien ne permet à quiconque de croire que les BRICS seraient un ensemble d’inspiration socialiste ; la question qui se pose est : la classe ouvrière française, que peut-elle gagner à cette rupture, et comment doit-elle agir pour le gagner ?

  • l’exemple du Vénézuéla, qui participe au mouvement des BRICS, montre que ce mouvement donne à la bourgeoisie nationale un point d’appui sérieux contre les entreprises destructrices de la fraction de la bourgeoisie restée fidèle à l’alliance US ; en soi, cela ne permet pas de faire la révolution prolétarienne, mais l’intervention de la classe ouvrière contre ces destructions démontre la grande signification sociale et nationale du mouvement ouvrier.
  • l’implication de l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les Peuples de notre Amérique-Traité de Commerce des Peuples) dans les BRICS signifie que des peuples qui ont entrepris de prendre en mains le progrès de leur pays peuvent trouver dans la coopération avec les BRICS des conditions favorables à leur entreprise, et la République de Cuba, qui participe à tout cela, n’a pas abandonné son orientation socialiste, au grand dam de son voisin l’empire du capitalisme mondialisé.
  • Parmi ces conditions favorables aux efforts populaires, il y a l’existence de membres des bourgeoisies qui existent socialement par l’exploitation de la force de travail d’autrui, mais qui, bon gré mal gré, acceptent de limiter cette exploitation, en prélevant le profit à un taux moindre que celui réalisé par l’empire mondialisé, de manière à ne pas usurper les intérêts nationaux, c’est-à-dire de manière à ce que les intérêts nationaux s’expriment et déterminent la politique de leur pays ; les exemples du Vénézuéla et de la Bolivie montrent que cela ne serait pas possible sans l’action résolue de la classe ouvrière de l’industrie et de l’agriculture.

- Très globalement : ce que la classe ouvrière de France peut gagner, c’est la réindustrialisation de notre pays, la reconstitution d’une agriculture et d’un élevage dans lesquels l’être humain travailleur aura plus d’importance que les machines et que la chimie industrielle, la revalorisation de la culture nationale, l’égalité devant les soins médicaux et le droit de vivre, l’accès des membres du peuple à tous les niveaux de la culture,…, bref, tout ce que le programme du CNR « les Jours heureux » promettait et aurait pu donner s’il avait été mis en œuvre sans les entraves mises par la fraction de la grande bourgeoisie française inconditionnellement alliée à celle qui s’active à Wall Street.
- Mais notre expérience nationale nous montre que la classe ouvrière française doit poser ses conditions : respect par la bourgeoisie des lois encadrant le travail lui-même, des conventions passées avec les salariés en matière de temps et de conditions de travail, de salaires, de santé, d’accès aux responsabilités dans la production, d’accès à la connaissance technique, scientifique et générale ; respect par elle des salariés de chaque entreprise et de leurs représentants élus, reconnaissance du rôle incombant aux Comités d’Hygiène et de Sécurité dans toutes les entreprises, reconnaissance des Comités d’Entreprise et acceptation de leur participation à la conduite de l’entreprise…
- La bourgeoisie peut satisfaire ces conditions sans ruiner ses membres : il lui faut seulement réduire de manière significative le taux du profit qu’elle prélève sur l’économie française : cette réduction est le moyen à sa disposition d’obtenir le soutien de la classe ouvrière, si elle se résout à rompre avec l’empire : mais que l’on ne se trompe pas sur le sens de ces conditions : le bénéfice que la classe ouvrière tirera de leur respect par la bourgeoisie nationale est financier, mais pas seulement : le respect par le patronat de ces conditions mettra les travailleuses et travailleurs en très bonne position pour s’approprier la culture nécessaire à la conduite de chaque entreprise, ainsi qu’à la conduite de toute l’économie nationale, y compris dans la négociation et l’exécution des accords économiques internationaux.
- Or, observons bien l’histoire des luttes de classes en France depuis 1944 : c’est précisément cette possibilité ouverte aux travailleurs par la mise en œuvre plénière du programme « les Jours heureux » que la bourgeoisie française la plus étroitement alliée aux capitalistes de Wall Street a refusée, et c’est pour l’entraver qu’elle a mis en place avec de très gros moyens une propagande mensongère intense, durable et de tous les instants par laquelle elle a effrayé et continue d’effrayer les chefs des petites entreprises, les artisans, les paysans, la bourgeoisie intellectuelle, tous ceux que tentait alors l’alliance avec la classe ouvrière que le Parti communiste français s’efforçait de bâtir, et les a désarmés devant la destruction de notre pays qu’elle entreprenait en même temps.
- Il en résulte que la fraction nationale, c’est-à-dire non alignée sur l’empire, de la bourgeoisie française peut imposer un tel revirement politique à l’Etat bourgeois si elle s’assure le soutien du peuple travailleur de notre pays, et seulement si le peuple le lui apporte : disons-le clairement, pour la bourgeoisie nationale, les conditions ci-dessus sont celles auxquelles elle bénéficiera du soutien populaire pour que l’Etat rompe avec l’empire, et en même temps, pour nous communistes, la revendication intransigeante par les travailleuses et travailleurs de leur satisfaction est le moyen par lequel les travailleuses et travailleurs apporteront le meilleur soutien à la politique nationale indépendante de l’empire.
- On voit donc que la nécessité des luttes de classe des travailleuses et de travailleurs de France reste et restera pleine et entière, tant pour obtenir la satisfaction des revendications que pour combattre les entreprises de sabotage de la fraction impérialiste de la bourgeoisie française, dont nous savons que l’empire lui apportera tout l’appui qu’il pourra.
- Que la fraction non-alignée de la bourgeoisie française entreprenne bientôt de reprendre le contrôle de l’Etat bourgeois, bien entendu, n’est qu’une hypothèse. Mais je crois, camarades, que nous devons y réfléchir, parce que cette hypothèse n’est pas invraisemblable, et que si elle engageait la lutte, nous devrions éviter de nous laisser leurrer par des considérations « de haute stratégie » conduisant à affaiblir la revendication des travailleurs sous prétexte de ne pas handicaper la bourgeoisie nationale en lutte contre l’empire : c’est au contraire s’ils obtiennent la pleine satisfaction de leurs revendications que les travailleurs apporteront leur meilleur soutien, le soutien qui sera décisif, à la politique de rupture anti-impérialiste.
- Il s’agit au fond de reprendre, dans la situation qui est la nôtre aujourd’hui, la politique autrefois définie par le Conseil national de la Résistance, et inscrite dans le programme « les Jours heureux ».
- En réalité, il me semble que c’est la première fois dans l’histoire du communisme en France que les militants peuvent se poser en termes clairs le problème d’intervenir pour les intérêts ouvriers dans une contradiction de la bourgeoisie très sensible, mais qui reste accessoire pour la société : il s’agit d’exploiter les contradictions de la bourgeoisie dans le sens du progrès de la révolution à laquelle nous travaillons.

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