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Intervenir au Mali

L’esprit, la laïcité

lundi 23 décembre 2013, par Jean-Pierre Combe

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- Tout intégrisme exploite la foi religieuse en soumettant les croyants  l’autorité politique de quelque dignitaire : l’intégrisme est une domination  prétexte religieux qui ne reconnait aucune limite humaine  son expansion.

- Comme les sectes, les intégrismes tentent de capter la foi individuelle, afin que les croyants laissent l’adhésion intégriste dominer leur esprit et la prennent désormais pour seul guide ; s’ils y parviennent, ils auront soumis ces individus  l’autorité politique, déguisée en religion, de leurs « grands prêtres ».
- Mais en se soumettant  l’autorité politique d’autrui, les citoyens renoncent  leur citoyenneté, c’est- -dire  leur part de souveraineté : si l’intégrisme obtient cela, il mettra fin  tous les progrès de la culture qui ont suivi la Renaissance et préparé la Révolution française, il dévoiera la revendication de liberté, il videra de son sens la revendication d’égalité en droits, il éteindra les Lumières philosophiques ; pour conjurer cette catastrophe qui menace l’Humanité, il faut résister aux intégrismes.
- Mais croire en la possibilité de rédiger des lois capables de censurer le discours intégriste, c’est se faire de grandes illusions ; il ne faut pas chercher la force de résistance aux intégrismes et aux sectes dans les institutions : la prédication intégriste franchit en effet les barrières institutionnelles, balaye tous les obstacles sociaux et interpelle directement l’esprit de l’individu, de chaque individu : seule, une force morale de chaque femme et de chaque homme peut tenir tête aux intégrismes et aux sectes ; comment peut-on concevoir cette force morale ?

L’esprit

- Les forces morales sont des mouvements de l’esprit ; il faut donc comprendre ce qu’est l’esprit.
- Etablie au dix-huitième siècle par Charles Linné, la première classification universelle des êtres naturels les répartit en trois règnes (minéral, végétal et animal), chacun subdivisé en classes, les classes en ordres, les ordres en genres, les genres en espèces et les espèces en variétés ; ce nom de variété désigne une catégorie qui peut varier, alors que les savants du dix-huitième siècle faisaient l’inventaire de ce qui ne varie pas, selon le critère proverbial que « les chiens ne font pas des chats » : par leurs définitons, le règne, la classe, l’ordre, le genre et l’espèce ne varient pas.
- Par définition, ils classaient dans la même espèce deux individus semblables, l’un mâle et l’autre femelle, capables de s’accoupler, de faire des petits qui leur ressemblent et seront eux-mêmes capables, devenus adultes, de faire de même. Une ânesse et un cheval, ou un âne et une jument peuvent s’accoupler et faire des petits, mais ces petits sont stériles : c’est pourquoi l’‚ne et le Cheval sont deux espèces différentes.
- La définition de l’espèce nous conduit  considérer l’humanité tout entière comme une espèce : de quelque manière que l’on subdivise l’humanité, toute femme membre d’une subdivision peut vivre l’amour avec tout homme de n’importe quelle autre subdivision, et, du fait de cet amour, engendrer des enfants qui vivront de même et engendreront aussi des enfants ; l’amour charnellement fécond est toujours possible entre une femme fertile et un homme, et les subdivisions de l’humanité ne font jamais cesser cette possibilité : toutes les subdivisions de l’humanité sont variables : voil ce qui condamne tous les racismes !
- L’humanité tout entière est donc une espèce animale ; du point de vue de la classification universelle, elle est la seule espèce classée dans son genre : l’humanité, c’est l’espèce humaine, et c’est aussi le genre humain, indifféremment ; tout cela nous autorise  considérer l’humanité dans son ensemble comme un mouvement matériel.

Esprit collectif, esprit individuel

- L’humanité n’est pas seulement un mouvement matériel : elle est aussi le siège d’un mouvement immatériel, d’ailleurs infiniment complexe, dont les femmes et les hommes inscrivent par leur activité les signes matériels dans les monuments que sont leurs œuvres, leurs outils, leurs machines et leurs bâtiments : ce mouvement immatériel de l’humanité est l’esprit ; il se compose d’autant de mouvements immatériels individuels communiquant les uns avec les autres qu’il y a de femmes, d’hommes et d’enfants sur notre Terre : ces mouvements immatériels individuels sont les esprits individuels des femmes, des hommes et des enfants ; donc, du fait que le genre humain est un mouvement matériel unique, l’esprit est un mouvement immatériel unique porté collectivement par les membres de l’humanité.
- L’esprit individuel est un mouvement complexe apparemment immatériel fait de nombreux mouvements en interaction : examinons comment il se développe au commencement de la vie de l’individu ; pour cela, observons le petit être humain, observons sa vie depuis la naissance jusqu’ l’enfance et l’adolescence, comme le font sa mère, ses frères et sœurs, son père, ainsi que les autres adultes qui vivent autour de lui : prenons note, comme ils le font, des mouvements du nourrisson, de ses cris, de tout ce dans quoi ils souhaitent intensément lire les signes d’une personne, d’un caractère,… ; ce souhait intense, d’ailleurs prévenant, de son entourage fraternel et adulte n’est pas indifférent  son développement : ne l’oublions jamais ; mais ici, attachons notre attention au point de vue du nourrisson.
- Un enfant vient au monde : les commensaux de cet enfant, c’est- -dire sa mère, son père (le compagnon de la mère), ses tantes et ses oncles, ses sœurs et ses frères, …, tous l’identifient en le mettant en rapport avec les personnes de sa parenté : pendant des semaines, tous, sauf la mère, vont chercher  qui l’enfant ressemble ; mais ce n’est pas une véritable recherche de ressemblance : c’est plutôt une sorte d’essayage, en vue d’appliquer  l’enfant « la bonne grille » supposée faciliter l’interprétation par les adultes des comportements du nouveau membre de la famille. C’est une recherche vaine : la « bonne grille » n’informe pas sur la personne du bébé ; perturbée affectivement et collectivement par sa naissance, la famille croit faire cette recherche, mais en réalité, elle lui fait en son sein une place affective.
- Plaçons-nous au point de vue du bébé : tous les instincts et réflexes dont la manifestation suppose qu’il se déplace lui-même sont disparus en quelques heures  cause de la faiblesse de sa musculature et de la brièveté de la rémanence de l’excitation prise par les neurones au passage des influx nerveux ; de sorte que le bébé ne se manifeste que par ses cris, ses mimiques et l’agitation de ses membres : selon que le nourrisson est calme ou agité, nous jugeons qu’il est bien ou qu’il est mal ; nous ne pouvons connaître de lui rien d’autre que les états physiques de mal-être et de bien-être dans lesquels il se trouve, et nous considérons avec raison que le mal-être est l’état du tout-petit qui ne reviendra au bien-être que si interviennent ses commensaux, c’est- -dire sa mère et les autres personnes qui, vivant habituellement avec elle, vivront habituellement avec lui : que ses commensaux fassent ce lien entre le mal-être du bébé et leur nécessaire intervention est aussi essentiel au développement du bébé que l’intervention elle-même.
- Trois évènements pluri-quotidiens causent le mal-être du bébé : il a faim, il s’est sali, il est lassé de la position dans laquelle il se trouve ; l’intervention de ses commensaux est donc répétitive, pluriquotidienne, vitale : si elle tarde, la santé du nourrisson se détériore et il tombe malade ; si elle n’a pas lieu, il meurt : cette mesure de la responsabilité des commensaux du nourrisson est incomplète, car la répétition de l’intervention d’autrui n’est pas seulement nécessaire  la survie du bébé : nous allons voir qu’elle est essentielle au développement de son esprit.

L’esprit du nourrisson : laïcité de nos premières fonctions spirituelles

- Les commensaux du bébé interviennent pour lui par trois actions différentes : lui donner le sein (ou le biberon), le rendre propre, le changer de position.
- Rendre propre le nourrisson qui s’est sali est essentiel au maintien de l’hygiène qui lui est nécessaire ; notons l’importante différence que présentent, en fonction des différences de leurs sexes, les gestes de propreté qu’il est nécessaire de prodiguer aux petites filles et ceux nécessaires aux petits garçons.
- Que savons-nous des processus matériels dont est fait le nouveau-né ? La connaissance de ceux nécessitant que l’on intervienne pour le nourrir, pour le laver, pour le changer, pour modifier sa position est plus ou moins bien cultivée dans les familles ; ils se manifestent par des signes connus, en principe, de l’entourage du bébé ; les autres ne sont connus du public que par ce que chacun a appris  l’école, ou entendu dire dans le voisinage, ou entendu dans les conseils d’une infirmière, d’une sage-femme ou d’un médecin ; ce que croient savoir  leur sujet les proches du bébé est très souvent contradictoire et, malheureusement pour les générations futures, souvent faux. En particulier, les adultes croient souvent dur comme fer, nous verrons que c’est  tort, que le bébé accède  la foi religieuse par la vertu des rites accomplis autour de sa naissance.
- Toute la physiologie du nouveau-né, ses processus neuro-végétatifs, neuro-sensitifs, neuro-moteurs ainsi que ses autres processus neurologiques, tous les processus dont il est animé sont matériels ; nous le voyons réagir notamment aux odeurs, au toucher, aux manipulations, aux caresses, aux voix, aux go »ts, aux lumières, … or les contacts olfactifs, tactiles, auditifs, gustatifs et visuels sont matériels : nous pouvons dire qu’il réagit aux contacts matériels de son corps avec les objets situés  portée de ses sens ; au nombre des objets  portée du nouveau-né, il faut compter le lieu où il séjourne, son corps et, par moments, les corps de tous ses commensaux ; les sens du nouveau-né le mettent en relation avec la matérialité, la seule matérialité du monde qui l’environne : le nouveau-né est un être matériel (certains médecins parlent du nouveau-né comme d’un petit animal).
- Plusieurs fois par jour, le nourrisson éprouve la séquence « mal-être – intervention d’autrui – bien-être » : les sensations de mal-être et de bien-être sont globales ; quant  l’intervention d’autrui, elle cause une succession de sensations peut-être moins étendues, mais dont l’ensemble mobilise le nourrisson tout entier comme le ferait une sensation globale.
- Pendant et du fait de l’intervention d’autrui, le nourrisson ressent les contacts matériels (tactiles, olfactifs, gustatifs, auditif et visuels) des objets ; il apprend  reconnaître ses objets habituels, et notamment ses lieux de séjour et ses jouets, ainsi que ses commensaux, par les sensations que lui apportent les organes de ses sens  leurs contacts ; c’est ainsi qu’il commence  prendre concrètement connaissance du monde matériel ; la fonction de connaissance du monde est une fonction non-matérielle du système nerveux central.
- Les organes sexuels producteurs de sensations des petits garçons et des petites filles ont une anatomie différente, et par conséquent, au contact des objets, la peau de ces organes produit des signaux sensoriels différents ; de plus, les impressions que les petites filles et les petits garçons reçoivent de leur sexe lors des soins d’hygiène qui leur sont nécessaires, sont très différentes ; dès la naissance du nourrisson, cette grande différence matérielle inscrit son sexe comme une constante de sa fonction non-matérielle de connaissance du monde : la différence sexuelle entre les filles et les garçons est une constante organique, matérielle, de sa fonction de connaître le monde.
- Bientôt, le nourrisson va s’assoir, puis se traîner sur le sol ; c’est le temps pendant lequel il approfondit sa connaissance des lieux de son existence ; il en apprend les images, les bruits, les odeurs, les sensations de froid, de chaud, les go »ts aussi, que chacun lui apporte ;  force de « marcher  quatre pattes » d’un objet  l’autre, il atteint enfin ce que sa famille applaudit comme sa grande gloire, « savoir marcher », c’est- -dire marcher debout ; le nourrisson aura développé sa motricité jusqu’ devenir ce que sont toutes les femmes et tous les hommes, bipède. La motricité est aussi une fonction non-matérielle du système nerveux central.
- Au sein de la connaissance du monde réel, les sons de paroles sont des signaux auditifs dénués de toute signification, qui s’associent aux signaux olfactifs, gustatifs, tactiles et visuels ; la simultanéïté des sons de parole avec la présence de la personne qui parle associe ces sons  tout ce que ressent le nourrisson du fait de cette présence ; bientôt, le nourrisson reconnaît individuellement chacun de ses commensaux, et nous constatons facilement qu’il les reconnaît  leur voix autant qu’ leur vue ou qu’aux gestes qu’ils lui prodiguent ; dans peu de temps, il va jouer  passer des bras de sa mère  ceux de son père,  ceux de son grand frère,  ceux de sa tante, ... ; plus tard, il commence de réagir par quelques paroles  certaines phrases que prononcent ses commensaux  son intention ou en sa présence ; il réagit dans la ou les langues qu’emploie chacun, pourvu qu’il n’en change jamais en sa présence : au cours de ces mois, il a développé les processus fondamentaux et essentiels d’une fonction non-matérielle des plus complexes, la compréhension des discours.
- Le nourrisson n’a pu développer sa fonction de compréhension des discours et les autres fonctions non-matérielles de son encéphale qu’en développant sa capacité de retenir les informations acquises par ses sens ; il manifestait ces progrès par ses réactions aux go »ts, aux visages, aux lieux, aux musiques, aux voix familiers … :  chacune des étapes que nous pouvons observer, le nourrisson développait la première de ses fonctions non-matérielles : sa mémoire.
- Quelques mois encore, et le nourrisson commencera de comprendre ce que lui disent ses commensaux, puis de leur répondre : vécu depuis longtemps comme indispensable par ses commensaux, l’échange langagier devient alors manifestement indispensable au nourrisson ; ce « petit animal » va devenir un tout-petit enfant en perfectionnant sa compréhension des discours, jusqu’ en faire la fonction langagière de son encéphale ; le langage est la fonction non-matérielle qui permet  l’être humain de communiquer avec autrui ; sa localisation dans l’encéphale est indifférente  notre raisonnement.
- Une caractéristique importante du mouvement immatériel du système nerveux du tout-petit enfant est qu’avant de savoir vraiment parler, il ignore tout des rapports entre les sexes, de la civilisation, de la culture, de l’autorité sociale, de la religion : pour lui, ces pratiques sociales et ces institutions n’existent pas : les mouvements spirituels collectifs, les religions, les philosophies, les cultures, les autorités n’influencent ni ses mouvements matériels, ni ses fonctions immatérielles ; il en sera ainsi jusqu’ ce qu’il sache suffisamment bien parler pour commencer  appréhender les sens sociaux, culturels, religieux ou d’autorité que les adultes donnent aux propos tenus et aux évènements qui ont lieu en sa présence ; le tout-petit enfant est un être de matière qui produit des mouvements de l’esprit avant de recevoir quelque influence spirituelle que ce soit : les fonctions immatérielles primitives sont laïques, tout comme le corps est matériel.
- Par définition de l’esprit et de la matière, les fonctions immatérielles des mouvements neurologiques sont spirituelles : ce que le nourrisson a développé en devenant un tout-petit enfant, avant de savoir vraiment parler, ce sont ses premières fonctions spirituelles, c’est sa spiritualité primitive ; sa fonction langagière (éventuellement bi- ou triglotte) est un mouvement de sa spiritualité primitive.
- Parce qu’elle est développée avant que l’enfant puisse appréhender les sens culturels, éventuellement religieux, que les adultes associent aux objets, aux sons, aux discours que l’enfant est en mesure de voir, d’entendre, de toucher, la spiritualité individuelle primitive est laïque ; la matérialité du tout-petit enfant et sa spiritualité primitive individuelle constituent sa laïcité intime.
- Le tout-petit enfant a ouvert un chantier qu’il ne fermera jamais, pour se doter de toutes les fonctions de l’esprit humain ; sur ce chantier, c’est sa spiritualité primitive qu’il met en œuvre ; socle solide de notre esprit en même temps que moyen actif de tout son développement ultérieur, notre spiritualité primitive est laïque.

Les mouvements matériels qui portent la spiritualité

- Notre système nerveux est composé de cellules spécifiques, les neurones, connectés les uns aux autres par des synapses ; il comprend deux systèmes : le système central et le système neuro-végétatif ; par les nerfs sensitifs, le système nerveux central est en contact avec les organes de nos sens ; par les nerfs moteurs, il l’est avec nos muscles moteurs.
- Au moment de la naissance, nous possédons un grand nombre de neurones et des synapses en assez petit nombre ; après la naissance et jusqu’ notre mort, nous formons encore quelques neurones, mais  un rythme faible et qui diminue encore beaucoup après quelques mois ; par contre, nous formons un très grand nombre de synapses au cours de nos vies,  un rythme d’abord rapide, qui ralentit lorsque nous devenons adultes, mais continue jusqu’ notre mort ; la circulation des influx nerveux dans les neurones commence dans le fœtus, en même temps que se forme le système nerveux, et continue sans interruption jusqu’ la mort.
- Notre système nerveux est donc animé de trois mouvements : la lente formation de nouveaux neurones, l’intense multiplication des synapses et la circulation des influx nerveux.
- Une hypothèse semble très communément admise par les médecins : c’est que le nourrisson exploite le très grand nombre de ses neurones et leurs premières connections en formant entre eux de nouvelles connections, sous les effets combinés des stimulations de ses sens par le monde extérieur  son corps et de celles provoquées par ses propres réactions ; c’est cette hypothèse qui rend le mieux compte du développement du nourrisson et du tout petit, et de son passage  l’enfance.
- Dans cette hypothèse, les stimulations du monde que le système nerveux central reçoit passivement, ou activement (c’est- -dire en combinaison avec les stimulations de nos sens que nous donnent nos propres mouvements), par la voie des organes de nos sens, et l’action de nos muscles moteurs déterminée et conduite par notre encéphale constituent le conditionnement du mouvement matériel de notre système nerveux ; notre vie spirituelle individuelle ne peut pas avoir d’autre support matériel que le mouvement matériel de notre système nerveux, ni d’autre relation au monde que ce conditionnement.
- Les neurones de notre système nerveux sont des cellules dont le corps est ramifié en dendrites, et qui portent une ramification plus longue, l’axone, lui-même terminé par une ramification ; les synapses sont les zones de contact de l’extrémité ramifiée d’un axone avec les dendrites d’un autre neurone ; le corps cellulaire du neurone émet les influx qui parcourent l’axone jusqu’ sa terminaison.
- Les influx nerveux ne circulent pas isolément les uns des autres dans le système nerveux : les organes émetteurs de signaux contiennent des corps cellulaires de neurones en grand nombre ; les axones, prolongés de synapse en synapse par d’autres neurones jusqu’ l’organe récepteur de signaux, constituent les fibres nerveuses, lesquelles forment les nerfs ; les contacts matériels de chaque organe sensitif impliquent un nombre certain de corps neuronaux dans la production des influx ; de plus, chaque contact a un début, une durée et une fin : il faut concevoir que l’anatomie de chaque organe sensitif assemble spatialement les influx nerveux produits lors des contacts matériels, et les émet dans le faisceau des fibres que sont les axones des neurones de cet organe ; dans ce faisceau, les influx circulent en paquets dotés d’un début et d’une fin : en somme, les corps neuronaux émettent des influx nerveux que l’anatomie associe dans l’espace, et que l’évènement associe dans le temps, en signaux que les nerfs transmettent jusqu’ l’organe récepteur.
- Les influx nerveux excitent les neurones qu’ils parcourent, d’une excitation qui retombe après un temps de rémanence, sauf si, pendant ce temps, un nouveau passage d’influx l’a relancée.
- Donc, les organes de nos sens (la peau, le nez, les oreilles, la bouche et les yeux) émettent des signaux sensoriels que les nerfs sensitifs acheminent jusqu’ l’encéphale, que ces signaux impressionnent ;  chaque instant, l’encéphale associe les impressions (reçues ou rémanentes ) en une sensation : ce mouvement neurologique réalise la réception passive des stimulations du monde par notre système nerveux central.
- Les axones de certains des neurones de l’encéphale forment les départs des nerfs moteurs. Certaines sensations causent l’émission d’influx nerveux par les corps de ces neurones ; ces influx sont assemblés en signaux moteurs que les nerfs moteurs acheminent jusqu’aux muscles destinataires, qui les reçoivent et, selon ce qu’ils reçoivent, se contractent ou se relâchent : ainsi se réalise la fonction de motricité.
- Sous l’effet des mouvements que ces contractions et relâchements produisent, les organes de nos sens qu’ils concernent causent  leur tour la production de signaux sensoriels que l’encéphale associe en nouvelles impressions ; ces impressions sont assemblées aux sensations qui ont causé l’émission des influx dans les nerfs moteurs ; ce nouvel assemblage réalise la réception active des stimulations du monde par notre système nerveux central ; nos sensations sont composées d’impressions ou de rémanences d’impressions en nombre quelconque.
- La prise de connaissance du monde matériel  portée de nos sens combine réception passive et réception active des stimulations matérielles (rappelons que les contacts visuels, olfactifs, et auditifs sont tout aussi matériels que les contacts tactiles et gustatifs).
- Les soins prodigués au nourrisson le soumettent  une séquence de stimulations relativement brèves de chacun des organes de ses sens ; la simple observation des soins prodigués nous permet de savoir quels organes du nourrisson sont stimulés et comment ils le sont, et comment il réagit aux différentes stimulations qu’il reçoit ; cette observation fonde l’hypothèse que les sensations globales du nourrisson se subdivisent en impressions distinctes selon les différents organes sensitifs.
- Les impressions tactiles elles-mêmes donnent lieu  subdivision : parmi elles, nous distinguons facilement les impressions de nos mains, celles de nos pieds, de notre visage … ; observons attentivement les comportements du nourrisson recevant les soins d’hygiène nécessaires : nous constaterons que parmi ses impressions tactiles, nous devons aussi distinguer les impressions qu’il reçoit de son sexe ; l’anatomie différente des sexes masculin et féminin fait que les signaux tactiles reçus de leur sexe par les petites filles et les petits garçons sont différents ; ce sont les formats d’assemblage des influx émis par les neurones du sexe qui sont différents : les cerveaux des garçons et des filles reçoivent les signaux sexuels au format de leur sexe ; pour chacun des deux sexes et  tous les âges, ce format d’assemblage des influx sexuels est une constante de leur spiritualité primitive.
- Tout cela nous conduit  subdiviser la sensation globale du nourrisson en impressions tactiles, auditives, gustatives, visuelles, olfactives et sexuelles ; nous devons alors considérer notre mémoire comme le siège de deux fonctions essentielles : une fonction associative, qui associe les impressions en sensations, et une fonction distinctive, qui fragmente les sensations en impressions et les impressions en fragments, en vue d’autres associations.
- Le mal-être et le bien-être sont des sensations globales ; elles résultent de l’association par l’encéphale d’impressions résultant de signaux sensoriels émis par tous les organes des sens et de signaux propres au système neuro-végétatif ; la séquence des soins investit le nourrisson d’une succession d’impressions tout- -fait comparable  une sensation globale ; vient alors l’hypothèse que l’encéphale tout entier ou peu s’en faut forme les sensations globales en associant  chaque instant les impressions résultant des signaux sensoriels et les impressions plus anciennes, dont son fonctionnement relance la rémanence : cette hypothèse conduit  penser la succession des sensations en termes de superposition : toute nouvelle impression est superposée  l’impression précédemment donnée par le même organe sensoriel, et assemblée aux impressions rémanentes de la sensation précédente : ce nouvel assemblage produit la nouvelle sensation globale.
- Cette succession de superpositions et d’assemblages a pour support neurologique la répétition différenciée des passages d’influx dans tous les neurones de l’encéphale : le système nerveux de l’être humain commençant de fonctionner, c’est- -dire d’être parcouru par des influx nerveux aussitôt qu’il commence de se former dans le fœtus, et fonctionnant jour et nuit sans jamais s’arrêter jusqu’ la mort, nous pouvons concevoir cette incessante succession de sensations, avec l’incessant mouvement d’influx nerveux qui la supporte en relançant sans cesse, mais de façon différenciée, la rémanence de l’excitation de nos neurones, comme le mode d’existence de notre mémoire avec sa double fonction, associative et distinctive, et comme la base fonctionnelle du support matériel de toutes nos fonctions spirituelles.
- Dans cette conception, les formats sexuels d’assemblage des influx en signaux sensoriels se placent comme un invariant sexuel dans le processus de connaissance du monde qu’élaborent les nourrissons ; cet invariant distingue les impressions sexuelles parmi les impressions tactiles ; il rend particulière l’histoire des impressions sexuelles dans l’histoire individuelle de chacune et de chacun de nous ; les formats sexuels d’assemblage des influx en signaux inscrivent la différence sexuelle dans la formation de la spiritualité primitive : les spiritualités primitives masculine et féminine sont différentes ; la différence sexuelle entre les filles et les garçons est matérielle, laïque, péremptoire, indiscutable, et limitée aux organes sexuels et  leur physiologie.
- En résumé, le mouvement incessant des influx nerveux qui relancent de façon différenciée l’excitation de nos neurones supporte l’incessante succession des impressions visuelles, olfactives, auditives, gustatives, tactiles et sexuelles reçues par notre encéphale ; cette incessante succession d’impressions constitue le mouvement de base de toutes les fonctions primitives de notre esprit.
- Siège de ce mouvement de base, l’encéphale du nourrisson associe en un réseau de manière multiple les rémanences de toutes ses impressions ; ce réseau réagit aux sensations que produisent les évènements de sa vie en relançant les rémanences des impressions semblables  celles que la sensation actuelle vient de répéter, alors que les rémanences des autres suivent la loi de toutes les rémanences et déclinent. La fonction distinctive de la mémoire fait que des fragments d’impression très fins peuvent donner lieu  relance ; la finesse de cette fonction distinctive est telle que le tout petit enfant reconnaît les voix et les intonations longtemps avant de commencer  comprendre les propos qu’il écoute.
- Grâce  ce mouvement de base, le nourrisson élabore toutes ses fonctions spirituelles : sa fonction de connaissance directe du monde matériel environnant, avec son format invariant masculin ou féminin de formation et d’assemblage des signaux sensoriels sexuels, sa fonction de mémoire, sa motricité, ses fonctions logiques, enfin sa fonction langagière, sans laquelle il ne peut commencer de comprendre les propos de ses commensaux.
- Toutes ces fonctions spirituelles primitives forment le mouvement primitif de l’esprit du tout-petit enfant, la spiritualité primitive de la femme ou de l’homme qu’il deviendra ; devenant un tout-petit enfant, le nourrisson l’a développé sous l’effet des seules lois biologiques, physiologiques et écologiques des mouvements matériels dont son corps est fait, sans aucun modèle extérieur  son corps, sans recevoir aucune influence religieuse, philosophique ou d’autorité ; il l’a donc développé en laïcité ; la laïcité est un caractère essentiel  notre esprit individuel : elle est née en chacun de nous du processus par lequel notre matérialité première a engendré notre spiritualité primitive ; ce même processus fait de notre spiritualité primitive la base de toutes les fonctions inconscientes et conscientes que notre esprit bâtira bientôt ; de nature spirituelle, cette base est née de la matière dont nous sommes faits.
- Notre spiritualité primitive est laïque.
- A partir du moment où le tout-petit est entré en relation langagière avec les membres de sa famille, il commence d’acquérir la culture familiale, et donc éventuellement, sa religion : il le fait au moyen des outils immatériels laïcs qui constituent sa spiritualité primitive, mais ses nouvelles acquisitions spirituelles vont déborder de sa laïcité.

Le développement spirituel du tout-petit : connaître au-del de la portée de ses sens

- On le comprend bien : le développement spirituel primitif du nourrisson, pour dénué d’influences religieuses ou philosophiques qu’il soit, n’est pas spontané : il dépend de ses relations matérielles avec ses commensaux.
- En fait, il est stimulé par les évènements que sont les transitions de son état de mal-être  l’état dans lequel le mettent les interventions de ses commensaux : les causes de ces transitions sont les faits que sa mère répond  son mal-être en lui donnant le sein, et que sa mère ou quelqu’autre de ses commensaux y répond aussi en le rendant propre, en le changeant de position, en le berçant ou en lui chantant quelque mélodie.
- En fait, pendant toute cette période, les commensaux observent les comportements du nourrisson avec une profonde sympathie,  tel point prévenante qu’elle donne lieu  des commentaires ou  des gestes qui anticipent souvent la réalité : telle tante, tel frère, ou même son père se croit reconnu bien avant que cela soit observable ; mais pourvu seulement que l’anticipation n’excède pas la vraisemblance réaliste, le nourrisson en bénéficie toujours.
- Ce n’est que quelques semaines plus tard que le nourrisson reconnaît visiblement ses commensaux : il réplique  leurs gestes en manifestant, par certains comportements et par des cris modulés, un intérêt particulier pour sa mère et pour quelques autres personnes : sa mémoire a associé les impressions que lui ont procurées les interventions de sa mère pour lui donner le sein, pour le rendre propre, …,  l’état de bien-être qui leur succède ; bien plus, ces gestes et ces cris de l’enfant sont clairement des gestes et des cris de joie et de satisfaction : le nourrisson anticipe sur le plaisir qu’il attend de sa mère : ce qu’il manifeste, c’est l’anticipation de son plaisir, c’est- -dire son désir ; ses autres commensaux aussi donnent lieu  de telles manifestations selon la pertinence de leurs interventions.
- Bientôt, les membres de sa famille disent que maintenant, il reconnaît les voix et les visages : progressivement, la séquence qui le fait progresser devient « mal-être, intervention de tel ou tel de ses commensaux, bien-être-avec lui » : c’est la même séquence que précédemment, simplement compliquée par ce que désormais, le bien-être, comme d’ailleurs le mal-être, dépend du commensal actuellement en contact avec l’enfant ; désormais, et selon les moments, il est mieux avec tel commensal qu’avec tel autre : il les distingue l’un de l’autre ; parfois même, il joue  passer de l’un  l’autre : il les reconnaît ; la fonction distinctive de sa mémoire parvient  la finesse nécessaire  la fonction langagière ; on pourrait dire qu’il élabore son « bien-être-avec » en apprenant  son « bien-être »  distinguer ses partenaires les uns des autres.
- Les adultes qui entourent le tout-petit enfant croient qu’il joue, mais en vérité, tous les « jeux » de l’enfant sont des travaux par lesquels il développe les capacités de son corps et étend sa spiritualité : le tout-petit enfant travaille sur les chantiers de son corps et de son esprit ; il continue de coopérer avec ses commensaux, mais la dynamique de sa coopération se perfectionne : l’état qu’il désire se subdivise ; sans s’effacer, l’état de « bien-être » développe un ensemble d’états de « bien-être-avec », chacun polarisé par la présence active auprès de lui d’une personne qu’il a identifiée ; le nourrisson manifeste ces états lorsqu’il montre une préférence, lorsqu’il choisit son partenaire, et quiconque a élevé des enfants sait qu’il ne s’en prive pas !
- Bientôt, le nourrisson remarque que ses commensaux vont au-del de la portée de ses sens, et en reviennent ; il désire intensément être avec eux l où ils vont : le monde directement accessible  ses sens ne lui suffit plus ; il veut connaître ce qu’il ne peut atteindre ; ce désir devient impérieux comme un besoin ; le tout-petit enfant s’efforce de prendre connaissance d’informations beaucoup plus diverses et qui passent  sa portée en quantités beaucoup plus importantes : il affine son écoute des propos tenus autour de lui ou  son adresse ; les fonctions de sa mémoire se diversifient : dans son esprit sa fonction de désirer ouvre les chantiers de son imagination et celui de l’analyse des langues que parlent ses proches en sa présence.
- Dans cette période, ses commensaux se montrent trop souvent impatients : ils croient aider le bébé en lui « parlant bébé » ; mais c’est une illusion : leurs simplifications ne sont qu’incohérences dans leurs propres propos ; pour « être-bien » avec eux, le tout-petit intègre ces propos dans l’élaboration de sa fonction langagière, mais ce faisant, il se met dans l’obligation prochaine, totalement superflue et assez pénible, d’éliminer des incohérences qu’il doit aux personnes affectivement les plus proches de lui : « parler bébé »  un bébé ne lui simplifie absolument pas l’apprentissage de la parole !
- Les commensaux du bébé sont bien avisés de lui parler juste, sans rien simplifier, dès son premier jour, en toute occasion et chacun dans sa langue : il est bon de commenter ce qu’il fait, de lui adresser des gestes, de courts propos, de lui parler des objets que l’on lui présente, de répondre  ses gestes et  ses cris en manifestant verbalement de la satisfaction s’il réussit quelque chose, ou de la déception s’il échoue ; c’est la meilleure manière de l’aider  se préparer  comprendre et  parler ; grâce  cette attention, il n’y aura même aucune incohérence avec les propos qu’ils tiennent en sa présence, mais entre eux, et qui sont un moment de leur coopération dont ils sont moins conscients.
- La fonction de compréhension des discours se forme par l’effet de l’application de plus en plus fine de la fonction distinctive de la mémoire aux impressions que donnent les discours, et aux rémanences que ces impressions relancent.
- Le tout-petit enfant nous adresse ses premiers mots quand l’application répétée de cette fonction est parvenue  fragmenter les rémanences des impressions discursives que lui donnent les propos qu’il écoute, et  relier en réseau les fragments ; la fragmentation a lieu par l’effet des différences que présentent les rémanences des sensations semblables qui contenaient les impressions discursives semblables ; les fragments sont associés en réseau par la relance que provoquent les impressions de tous les nouveaux propos qu’entend l’enfant ; nous pouvons comparer le réseau des fragments de rémanences d’impressions discursives d’une part  un « répertoire » des rémanences des sensations globales de l’enfant, et d’autre part, aux inférences d’une suite logique.
- L’enfant reconnaît ses commensaux  leurs voix autant qu’ leur physionomie : de ce fait, la sensation que l’enfant éprouve lorsque l’un de ses commensaux lui parle relance les rémanences des sensations auparavant éprouvées lorsque le même commensal lui parlait ; si ce commensal emploie une langue particulière, et  condition qu’il n’en emploie jamais d’autre en sa présence, la fonction distinctive de la mémoire de l’enfant distinguera cette langue des autres langues de la famille avant de la fragmenter ; ainsi, si les commensaux de l’enfant lui parlent deux ou trois langues, chacun en parlant une et une seulement, l’esprit de l’enfant distingue les langues avant de fragmenter leurs propos : il opère la fragmentation langue par langue, et assemble un « répertoire » pour chacune des langues qu’il écoute : les fragments répertoriés appartiennent tous  des rémanences des sensations éprouvées par l’enfant, c’est- -dire que leurs deux ou trois réseaux fonctionnent de la même manière dans la rémanence générale des sentations de l’enfant ; en peu d’années, l’esprit de l’enfant développe les fonctions logiques de chacun de ces « répertoires » de manière  leur donner la fonction que nous décrivons plus ou moins proprement au moyen des grammaires ; l’enfant di- ou tri-glotte a développé deux ou trois « répertoires » logiques au sein de son ensemble de sensations rémanentes : grâce  ces deux ou trois « répertoires », l’enfant adresse ses premiers mots  ses commensaux, chacun dans sa langue ; il le fait au même âge,  deux mois près, que si tous ses commensaux parlaient la même langue, et cette augmentation de ses capacités langagières ne diminue aucun de ses potentiels, aucune de ses autres capacités.
- On voit ici que la di- ou tri-glossie des commensaux de l’enfant n’est pour lui ni un handicap, ni un obstacle ; que son environnement quotidien soit mono-, di- ou tri-glotte, la formation par l’enfant de sa fonction de compréhension le conduit de la même manière et dans le même temps au même résultat : comprendre les propos de ses commensaux, puis savoir parler avec eux dans toutes leurs langues ; la famille sera bien avisée d’aider l’enfant en associant toujours la même langue  chaque personne.
- Je ne connais aucune expérience d’un tout-petit enfant qui ait élaboré une fonction de compréhension pour quatre langues ou davantage, mais je n’ai pas de raison de dire qu’un tel cas soit impossible.

Comment concevoir ce qu’est, pour l’enfant, le sens des propos qu’il entend ?

- Dans l’esprit du nourrisson, chaque nouvelle impression discursive est d’abord associée  toutes les autres impressions ou rémanences d’impressions participant de la même sensation : je postule que cette association est le mouvement initial de la production du sens  partir du propos entendu.
- Après quelques mois, lorsque la fragmentation des discours a commencé, chacun des fragments d’impressions discursives que le tout-petit entend relance celles des rémanences des sensations précédentes dans lesquelles ce même fragment était présent, en intégrant ces rémanences  la sensation présente : je dis que chacun de ces fragments invoque les sensations précédentes dans la sensation présente.
- Lorsque le tout-petit « sait parler », il fragmente entièrement tout propos qu’il entend vraiment, et chacun de ces fragments invoque dans la sensation présente les sensations précédentes dont il était aussi un fragment : ainsi transformée, la sensation présente contient le sens du propos entendu : ce sens est la rémanence de la sensation actuelle transformée par l’invocation de toutes les sensations précédemment associées aux fragments que l’enfant a distingués dans le propos.
- Toutes ces rémanences ne durent pas : celles qui durent sont celles des propos auxquels croit l’enfant ; il y croit ou non selon la transformation de la sensation actuelle opérée par les sensations invoquées par ces propos, et selon l’état résultant de « bien-être-avec » ou de « mal-être-avec » celui qui les a tenus : ce critère combine de la façon la plus complexe les rémanences des impressions produites sur l’enfant par ses commensaux et par ses autres partenaires au fil du temps qui a passé.
- Pour l’enfant, croire  un propos qu’il entend, ou y ajouter foi, c’est associer son sens dans sa rémanence générale de manière  lui assurer une rémanence longue, grâce  laquelle il le « réutilisera » ; en cela consiste l’acquisition, ou la mise en valeur, par l’enfant du sens du propos qu’il a entendu.
- Désormais, l’acquisition des sens de nouveaux propos est un mouvement important, essentiel, du développement spirituel de l’enfant ; sa coopération avec ses commensaux acquiert la fonction du dialogue.
- Les « réutilisations » des sensations passées sont des invocations ultérieures totales ou partielles de ces sensations ; c’est une des premières activités de l’encéphale ; ces « réutilisations » peuvent avoir lieu en réponse aux sensations que lui donnent nos activités présentes, ou sans lien avec elles :  partir de l’âge de raison, elles peuvent résulter de la remémoration volontaire ou de la réflexion ; leur effet est de créer de nouvelles interprétations des sensations anciennes : lorsque nous sommes éveillés, cette création est l’imagination ; lorsqu’elle a lieu pendant le sommeil ou la somnolence, elle produit les rêves ; et lorsqu’elle résulte d’un état fébrile ou de l’ingestion de certaines substances toxiques, elle nous donne les hallucinations.
- Lorsque le tout-petit commence  « savoir parler », ses jeux ouvrent deux angles  son développement :

  1. lorsqu’il « va voir », qu’il « regarde derrière ou dessous », qu’il étale ou roule de la terre glaise, qu’il monte un mur avec des parallélépipèdes de bois, qu’il souffle dans une « trompette » ou agite un hochet ou un carillon : ces jeux matériels travaillent son esprit en laïcité ;
  2. lorsque l’enfant joue avec quelqu’un de ses commensaux, il acquiert des sens de propositions qui se rapportent au jeu en cours, et plus généralement, aux objets,  ses propres gestes et  leurs résultats : cet échange de propos nourrit sa capacité de comprendre les discours, tout particulièrement sur les plans mêlés de la logique, du rapport au monde matériel et du rapport avec ses interlocuteurs...

- Nous voyons que la coopération de l’enfant avec ses commensaux travaille son développement spirituel sur deux chantiers :
- Le premier chantier, ce sont les « jeux » que ses commensaux lui présentent pour qu’il y joue seul ou pour y jouer avec lui, en cachant un objet pour qu’il le cherche, en assemblant avec lui les pièces d’un jeu de construction, …, en assurant ses déplacements (quand il veut « aller voir »), en l’aidant  déplacer des objets (pour qu’il « regarde derrière ou dessous »),  modeler de la terre glaise (ou de la pâte  modeler),  exercer la bonne pression, (pour modifier une forme),  empiler les pièces (pour que « ça tienne debout »), etc … ; l’enfant commence  comprendre les propos qui lui sont adressés : il va désormais dialoguer avec ses commensaux sur ce qu’il fait et sur les objets avec lesquels il le fait : sur ce chantier, l’enfant va apprendre  observer ce qu’il fait et  décrire ce qu’il observe : c’est le chantier de la constatation et de l’action responsable.

  • Ce premier chantier est très important : l’enfant agit sur certains mouvements de la matière (la tenue ou la chute des éléments de ses jeux de construction, la déformation de la terre glaise ou de la pâte  modeler sous la pression de ses mains, le bruit ou le son qu’il produit avec ses jouets musicaux, ...) ; il met en œuvre ses organes sensoriels pour observer ce qu’il fait et pour le confronter avec ce qu’il voulait faire ; les constats de ses succès ou de ses échecs lui donnent autant de critères matériels pour évaluer ses actions ; étant matériels, ces critères ne dépendent pas de l’opinion de quiconque : ils sont donc laïcs comme l’est la fonction primitive de connaissance.
  • De plus, les critères que l’enfant acquiert ici ne dépendent que des propriétés de la matière et sont parfaitement répétitifs ; l’enfant apprend avec eux que certaines réalités, qu’il observe dans ses jeux matériels, s’imposent  lui : ses commensaux font bien de les associer aux vérités qui les représentent dans le langage, et de lui enseigner les caractères fondamentaux de ces vérités : elles sont indiscutables, indépendantes de ses désirs, les discours qui les nient sont fantaisistes ; ils aideront ainsi l’enfant  prolonger la laïcité de sa spiritualité primitive dans sa fonction langagière de communication, en plaçant l’expression du constat d’observation du réel dans son processus de connaissance, c’est- -dire en lui apprenant  faire argument de ce qu’il observe au moyen de sa vue, de son ouïe, de son odorat, de son toucher et de son go »t : sur ce premier chantier, l’enfant perfectionne sa fonction de connaissance en parlant en laïcité de ce qu’il apprend.

- L’autre chantier, c’est l’écoute des discours et propos que tiennent ses commensaux  son adresse, ou même simplement en sa présence : ce chantier est largement ouvert, même lorsque l’enfant, en apparence, n’a pas de partenaire ; le petit enfant retient le sens de ce qu’il peut écouter lorsqu’il est poussé par son désir de « bien-être-avec » celui qui parle, et sans avoir les moyens de vérifier davantage ce qu’il l’entend dire : il ne conçoit pas la vérité ; il ajoute foi, il croit  ce qu’il entend ; la fonction d’acquisition de ce chantier est la croyance : c’est le chantier de la foi.

La progression spirituelle de l’enfant

- Donc,  partir du moment où l’enfant sait parler, il développe deux mouvements de sa fonction de connaissance : le mouvement de la constatation, qui consiste d’abord  observer et  décrire en laïcité ce qu’il observe et ce qu’il fait, et le mouvement de la croyance, qui n’est évidemment pas un mouvement laïc.
- L’enfant développe sa connaissance laïque de constat en constat ; mais la constatation, c’est- -dire la succession de l’observation, de l’action éventuelle, et de la description, est un processus relativement lent dont le champ est limité  la portée des sens : il ne satisfait pas la curiosité, le besoin de connaître : constater ne suffit pas  l’enfant ; pour aller plus vite et plus loin, il a besoin du mouvement que donne  sa connaissance sa foi en ses partenaires.
- Ainsi donc, l’enfant commence  accorder foi aux propos que tiennent ses partenaires dès lors qu’il commence  savoir parler : ce processus reste actif tout au long de la vie de l’être humain ; les connaissances que l’on acquiert par ce second mouvement consistent dans les divers sens des propos de diverses personnes : font bientôt partie de ces propos tous les exposés théoriques, d’abord oraux, puis écrits, ainsi que les éventuels enseignements religieux ; dans leur ensemble, ces connaissances sont comme l’ensemble des propos des divers interlocuteurs de l’enfant, souvent contradictoires, parfois incohérentes : sans correction de ces contradictions et de ces incohérences, l’enfant se ferait du monde une représentation confuse et illusoire : l’enfant a donc besoin de mettre en rapport les connaissances qui lui sont venues parce qu’il croit en la parole de ses partenaires avec celles qui lui viennent par sa fonction de constater, et ce besoin ne cesse qu’ la mort.
- Ainsi donc, il faut concevoir que les deux mouvements contradictoires de prise de connaissance que sont la constatation et la croyance existent ensemble : ils sont liés l’un  l’autre par les interférences que produisent ensemble les sens auxquels nous avons cru et ceux que nous constatons.
- Ces interférences produisent sans cesse des contradictions qu’il faut résoudre : l’effort que ce besoin détermine fait progresser l’esprit de l’enfant jour après jour, le portant pas  pas de sa spiritualité primitive jusqu’ l’accomplissement de sa spiritualité adulte ; il faut constater ici que l’enfant deviendra certainement un adulte maître de son destin s’il adopte pour méthode de résolution de ses contradictions spirituelles celle qui consiste  corriger ses représentations virtuelles, dont la source principale est la foi, par la réalité qu’il observe, sur laquelle il agit et qu’il décrit, c’est- -dire par la réalité qu’il constate : grâce  cette méthode, l’enfant rapproche sans cesse ses représentations mentales de la réalité du monde ; on voit ici que l’intérêt de l’enfant est de savoir  tout moment corriger ce qu’il a cru par ce qu’il a constaté.

La tâche d’éduquer et d’instruire un enfant

- Elle consiste  l’aider  perfectionner sa fonction spirituelle de correction du virtuel par le réel, afin qu’il développe un véritable, et indispensable, sens du réel.
- C’est d’abord le désir d’« être-bien-avec » ses partenaires qui anime l’enfant dans ses rapports  autrui : si les personnes qui l’éduquent sous-estiment ou mésestiment la correction du virtuel par le réel, ils peuvent commettre deux énormes fautes :

  • négliger ou mettre  l’écart sa capacité de croire : cela tend  limiter toutes les directions de son imagination ; seront alors entravées des fonctions spirituelles aussi importantes que l’imagination et le retour de l’imaginaire au réel, la capacité d’invention, la capacité de faire avancer son propre mouvement de connaissance, la capacité d’entrer en relations interindividuelles avec des personnes d’autres cultures, d’autres ethnies, d’autres nations, d’autres familles ; mais heureusement, s’il est aisé de trouver des exemples de cette faute dans les nombreuses théories, méthodes ou divagations  prétention philosophiques conseillées  ceux qui font profession d’enseigner, il reste presqu’impossible d’empêcher un enfant de faire vagabonder son imagination ;
  • négliger sa capacité d’observer, de décrire et d’agir, par exemple en excluant des contenus enseignés aux enfants la transformation de la matière par le travail, l’observation et l’expérimentation scientifiques : cela conduit  encadrer et  limiter durablement les progrès de l’enfant dans la connaissance, ainsi que son indépendance spirituelle ; bien plus, cela limite sa capacité d’assumer ses propres responsabilités ; il résulte de cette faute un gros obstacle  l’acquisition par l’enfant du critère de vérité indispensable  toute science, le critère matérialiste : l’enfant sera alors empêché de développer un mouvement scientifique de connaissance, et même de participer  un tel mouvement.

- Eduquer et instruire un enfant implique de coopérer avec lui sur trois chantiers :

  1. celui de sa capacité d’observer et de constater le réel,
  2. celui de sa capacité de croire,
  3. celui de sa capacité de corriger ce qu’il a cru par ce qu’il constate.

- La correction du virtuel par le réel relie dialectiquement nos deux mouvements d’acquisition de connaissances en un seul : ce mouvement conditionne d’abord l’acquisition quotidienne des connaissances nécessaires, puis donne lieu  la création par l’enfant de nouvelles interprétations des connaissances acquises.
- Si l’enfant parvient  rester attentif aux contradictions entre le virtuel et le réel, et  relancer la correction chaque fois que cette relance est pertinente, il produira les vérités durablement nécessaires  sa vie sociale : la vérité familiale, la ou les vérités religieuses, la vérité du travail (nécessairement matérialiste), la vérité de l’autorité politique (ou vérité administrative), la vérité du chef d’entreprise ; ces vérités relayeront les états de « bien-être » et de « bien-être-avec » dans leur fonction d’acquisition des données discursives.
- Vient alors le moment de faire remarquer  l’enfant que certaines vérités relatives aux divers plans de la réalité sociale ne dépendent ni des personnes qui les énoncent, ni des religions, ni de l’autorité politique ou administrative, ni du chef d’entreprise, et que pour cette raison, elles s’imposent  tous ceux qu’elles concernent : pour parvenir  ces vérités, l’enfant doit réfléchir en se dégageant de toutes les influences qui s’exercent sur lui, de tous les préjugés, de toutes les religions, de toutes les philosophies, de toutes les autorités politiques : cette réflexion particulière, qui peut prendre bien des chemins, est la recherche laïque de la vérité ; elle conduit aux vérités laïques ; il faut enseigner  l’enfant le sens des mots laïc et laïcité.
- Il est nécessaire aussi d’attirer l’attention de l’enfant sur les vérités qu’il a rencontrées en jouant  ses jeux matériels (jeux de construction, de modelage, jeux musicaux, cerceaux, bicyclette, ...) : ces vérités s’imposent évidemment  tous et sont donc des vérités laïques. Mais elles ont encore une autre valeur : elles représentent dans le langage certaines propriétés de la matière et pour cette raison, ne portent aucun caractère conventionnel ; ce sont des vérités matérialistes, que l’enfant trouvera toujours au fondement du critère matérialiste de la vérité, lorsqu’il étudiera ce critère.
- Les vérités scientifiques sont des propositions validées par le critère matérialiste de la vérité : ce critère ne dépend que des lois des mouvements de la matière ; il ne dépend pas des personnes qui l’étudient et le mettent en œuvre, ni des conditions sociales ou idéologiques dans lesquelles ces personnes conduisent leur étude : les vérités scientifiques sont des vérités laïques.
- Par contre, il existe des vérités laïques que le critère matérialiste de la vérité ne valide pas : il en est ainsi des vérités relatives aux conventions sociales, et aussi des propositions dont tous reconnaîtront la vérité alors qu’elles ont été imaginées en combinant arbitrairement des vérités matérialistes : la laïcité collective ne se réduit pas au monde matériel dans lequel vit le groupe ; elle contient aussi une part importante de l’imaginaire de ce groupe.
- La correction du virtuel par le réel est essentielle au développement spirituel de l’être humain.

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